Les mots qui fâchent

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Les mots qui fâchent

Message par chapati le Lun 15 Mai - 15:36

Dans une société assez légitimement soupçonnable de décadence comme la nôtre, partout il n'est plus question que de mots. Juger depuis les mots. Par exemple on entend sans cesse dans les médias des querelles interminables et disproportionnées parce qu'untel a employé tel mot qui le rend suspect - voire coupable - de ceci ou cela. Outre la vacuité de la pensée d'aujourd'hui, ça révèle un risque réel d'usage normatif, voire totalitaire, des mots, que certains voudraient parés d'une définition qui interdise toute ambiguïté : un langage qui en quelque sorte ne puisse que refléter la totalité du sens qu'il nous est permis de transmettre, bref un langage qui vaille savoir.
Le problème est évidemment dans la transmission... et donc le savoir par répercussion : bien sûr que si les mots valaient la même chose pour tout le monde, on pourrait échanger sur une base solide. Mais comment imaginer cela, ne serait-ce que parce que chacun ne peut que leur donner une coloration différente ? Pour une table ou un cercle, passe encore, mais que se passe-t-il dès lors qu'on parle de mots qui possèdent un caractère d'abstraction ? Comment éviter que pour un libéral le mot "liberté" ne prenne une dimension plus large que pour un adepte du totalitarisme ; ou que le mot "amour" n'ai pas le même sens pour un amant passionné et un enfant ?
En chacun de nous les mots coulissent entre eux, rebondissent, se répercutent l'un sur l'autre, et finalement prennent des "places" - souvent provisoires d'ailleurs - de façon différente selon la représentation des uns et des autres. Et c'est bien la façon dont on les agencent qui peut seule arriver à une quelconque capacité de transmission, transmission de sens donc.
Ensuite manquera toujours la dimension de l'expérience sensible, mais c'est une autre histoire.

Dans l'anarchie des discussions sur les réseaux sociaux, on se heurte sans cesse à ce problème : on entame un débat sur la liberté ou la nature du Bien pour s'apercevoir au bout de mille échanges que personne ne parle de la même chose. Ensuite le débat tourne généralement autour de la recherche d'une définition commune, en vain (et fin de débat).

Bien évidemment il n'y a pas de solution.
Ou alors...

Aussi je propose de rechercher des définitions qu'il faille comprendre et admettre comme délibérément réductrices, mais qui aient l'avantage de permettre d'échanger sur une base commune, ce qui je le répète n'est pas le sens actuel des mots. Et j'insiste pour mettre en garde que si ce mode d'expression entrait dans les mœurs, ça amènerait de fait à un appauvrissement de la pensée : les esprits limités ne pourraient que s'emparer de telles définitions pour en édicter un nouvel usage normatif, à travers une langue de fait appauvrie, réduite au langage de la communication.
Mais ce biais n'existe-t-il pas déjà aujourd'hui ? N'est-ce pas précisément ce qui était dit en introduction, la raison même pour laquelle on est sans arrêt en train de ratiociner sur ce qu'a voulu dire l'autre, sur les interprétations justes ou erronées du discours d'untel et untel ? Bref, on est en plein dans le problème !

Ces précautions prises (et en attendant malgré tout une démocratisation vaguement espérée de ce forum), je propose de reprendre un certain nombre de mots qui sans cesse posent problème dans la communication des idées aujourd'hui. Étant encore une fois bien entendu qu'un tel "dictionnaire" destiné à communiquer ne pourrait en rien valoir langue : si de tous temps, certains mots ont gardé un usage aux contours assez flous, c'est justement à travers cette souplesse qu'ils intègrent la richesse indispensable à toute pensée sérieuse.

En attendant, jouons.
Je propose cette liste (provisoire et modifiable) de mots qui fâchent, qu'il s'agira donc de réduire de leur capacité imaginative, du sens virtuel que chacun peut vouloir leur attribuer, pour en faire des outils de communication euh... "démocratiques", où au moins on aura une chance de vaguement discuter de la même chose. Bref, qui déjà mettent à jour les ambiguïtés sur lesquelles visiblement ça coince sans cesse.

Peuple
Race
Communauté
Majorité minorité
Démocratie
Valeurs
Relativisme
Progrès
Liberté
Norme


(liste ouverte donc... à suivre)

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Mar 16 Mai - 17:36

Démocratie : il est théoriquement question de pouvoir exercé par le peuple... et donc d'organisation politique : un vote certes, mais aussi nombre d'éléments (type contres-pouvoirs par exemple), sans lesquels le simple vote peut bien n'être que de façade et ne garantir en rien une politique tenant compte de chacun.

Peuple : ensemble des gens qui n'ont aucun levier sur la marche des choses (en dehors du vote). Se méfier des contrefaçons idéologiques qui prétendent l'identifier plus que ça : "travailleurs" chez les communistes, "patriotes" chez les nationalistes etc. Notons l'existence d'une acception élitiste et péjorative du terme, où le peuple serait qui est incapable d'exprimer une pensée individuelle, singulière, par opposition aux élites, qui elles auraient les clefs de ce que veux dire "penser".

Populisme : le populisme veut remettre au goût du jour la notion de majorité qu'il aimerait juxtaposer à celle de "peuple" (à qui il vend son discours). Il s'appuie en cela sur son nouveau goût pour la démocratie, depuis que sa mayonnaise prend. Il en profite pour railler un courant de pensée qu'il taxe d'élitisme, courant qui refuse l'idée d'un règne du populisme, et se méfie tout autant de l'idée d'une norme à laquelle il faudrait souscrire (et qui y est associée). Les populistes parlent au nom du peuple tout en ne répercutant que ce qu'une majorité - virtuelle ou pas - est susceptible de produire. Les minorités, elles, ne les intéressent pas, ils peuvent donc les négliger ou les utiliser comme boucs émissaires, si le besoin s'en fait sentir.

Communauté : mode d'appartenance ethnique ou religieuse, voire culturelle, qu'on peut d'ailleurs étendre à d'autres types de communautés, par exemple intellectuelles, géographiques, de classes etc. Quoi qu'on pense du communautarisme, le juger sans le comprendre (et en s'en extrayant comme de bien entendu) n'avance à rien. C'est pas en jugeant ou camouflant les problèmes qu'on se donne une chance de les penser.

Races : le problème est que le mot désignait des populations précises : noirs d'Afrique subsaharienne, jaunes d'extrême-orient, blancs originaires d'Europe etc, soit un découpage en grands groupes culturels (et pas forcément racial) qui, quelle que soit sa validité, est d'usage parlé dans tous les pays du monde. Bref on ne peut plus parler de "race", pourquoi pas, sauf que dire blancs et noirs est devenu à peine toléré : il faut maintenant dire "occidentaux" ou "africains d'origine sub-saharienne". C'est débile. C'est bien le mépris, la caricature ou le rejet qui disent le racisme, et supprimer le mot c'est juste cacher la poussière sous le tapis, ce qui est d'autant plus grave que les races font partie d'un délire généralisé un peu partout dans le monde.

Valeurs : pas forcément morales et pas forcément ringardes... concept donc à manier au cas par cas, avec précaution, précision et sens des nuances.

Liberté : autre concept particulièrement porteur d'amalgames, et en premier chef celui entre la liberté (idée toujours en construction) et des libertés (conquêtes sociales).

Progrès : concept ambigu où l'on amalgame progrès technique ou matériel et progrès psychologique... et où le progrès social sert de marchepied pour justifier du second. L'ambiguïté est que les "avancées" sociales viendraient du fait que les gens sont suffisamment "évolués" pour que dans un premier temps la question émerge, justifiant de fait une pensée, amenant enfin à la dite avancée. Est ainsi inventé un récit d'une évolution humaine en continu, racontée bien sûr par qui se pense "à la pointe du progrès"...

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Lun 22 Mai - 12:05

Une très bonne synthèse de la notion de communautés trouvée dans "Vacarme" (et encore raccourcie) :
Dans quelles conditions la notion de communauté est-elle utilisable ? Si on parle de communautés au pluriel, évitons tout d’abord de les fantasmer authentiques, permettant une vie non aliénée. La communauté perdue ou attendue, c’est le rêve nostalgique ou utopique qui a été instrumentalisé par les fascistes. C’est cependant un contresens que de rejoindre l’anti-communautarisme ambiant. Car, là où le discours républicain se réfère à l’universel, il désigne une communauté puissante et incroyablement normée. Le racisme, composante constitutive du fascisme, se déguise volontiers en défense des valeurs républicaines et universelles contre leur mise en danger par des communautés minoritaires. La tentation fasciste n’est pas étrangère aux revendications universalistes et républicaines quand elles exigent que, pour appartenir, il faille se défaire de tout signe d’une autre appartenance. C’est la norme qui est ici au centre d’une pensée soucieuse de tout contrôler et anxieuse devant l’apparition de collectifs divers. Pour ne pas être écrasés par le pouvoir étatique, rien de mieux que la formation de communautés instables et provisoires. À condition de multiplier les liens, de désindividualiser le quotidien, et de ne pas faire de l’appartenance à une minorité une identité.  Il n’y a pas de groupe constitué mais des tendances à l’individuation.
http://www.nonfiction.fr/article-7101-vacarme_fait_retentir_sa_definition_du_fascisme.htm

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Ven 9 Juin - 23:38

Islamophobie : la honte, c'est l'hypocrisie qui entoure le mot. Ceux en particulier qui prétendent que c'est à partir d'une (fine) analyse du Coran qu'il seraient islamophobes. De ce genre de faux-culs il n'y a rien à tirer. Ils prétendent avec le Coran introduire les "vraies causes" d'une instrumentalisation politique abusive, mais ils ne font que s'en servir pour justifier leur xénophobie, pour dire que de toutes façons on ne peut rien faire puisque le ver est dans le fruit. Depuis la généralisation du mot, les racistes ont comme par magie disparus de France : ne restent que des innocents islamophobes. C'en est rigolo de voir le nombre de petits cons sur les forums qui prétendent avoir lu le Coran, wiki à l'appui. Mais ça devient terrible quand des types supposés intelligents tombent dans ce piège grossier dans la plus parfaite irresponsabilité, sans prendre la précaution minimale d'avertir sur la manipulation de l'info en cours. Que ça trompe des mômes hésitant entre frontiste et footballeur, admettons, mais Kepel, Valls, mais Onfray ?

Anti-racisme : insupportable façon d'assimiler anti-racistes à racistes, qui prétend que les anti défendraient jusque ceux (il y en a) qui n'hésitent pas à cracher sur l'infortuné français dit "de souche". Ce serait une forme de racisme que d'être anti, nous bassinent ces bonnes âmes (et je ne parle pas quand les mêmes assimilent les dits cracheurs aux jihadistes... bref, de tous ces amalgames porteurs de racisme ordinaire). Du racisme, que ça existe dans les communautés en question, je ne dis pas le contraire. Mais ce n'est pas le justifier ou l'excuser que d'y chercher des causes. A propos, ce genre de causes, monsieur l'ex-premier ministre, en justice on appelle ça des "circonstances atténuantes"...
Les mots ont un sens !

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Mer 14 Juin - 4:46

Populisme (2) : c'est très compliqué, ces histoires entre Philippe et Bayrou. Philippe dit que le coup de fil de Bayrou pourrait être interprété comme une tentative de museler la presse, l'autre répond qu'il veut juste faire savoir ce qu'il pense de certains procédés des médias. A force de paternalisme, il doit bien avoir un penchant pour l'autoritarisme Bayrou, maintenant de là à l'accuser de tendances dictatoriales, on n'y croit pas trop.
Ce qui fait problème, c'est plutôt de prendre l'opinion publique à témoin sur son image de brave type ; c'est de livrer au bon sens populaire le soin de juger de son droit à l'ouvrir, comme si le peuple pouvait être juge sur la seule base de sa petite gueule. Ça veut dire qu'avec Bayrou on est dans la représentation permanente de la bonne conscience, et donc finalement pile-poil dans la campagne présidentielle permanente... soit ce qui a tant nui à la liberté d'action des précédents gouvernements. Or c'est pas comme ça qu'un exécutif revendiqué comme pragmatique et supposé voulant aller au bout de ses convictions est censé fonctionner.

On n'est pas très sûr avec Bayrou qu'il ne confonde pas morale et efficacité, comme si la moralité d'une action était garante de ses conséquences. Mais la transparence tant souhaitée, c'est pas livrer le jugement au bon sens (et ce d'autant que juger est le plus grand des vices populaires). La transparence c'est certes ne pas cacher, mais sans pour autant tout poser à plat... parce qu'on ne peut expliquer que ce que l'autre est susceptible de comprendre : au delà il interprète. Et si tout doit passer par une interprétation morale sous prétexte qu'on donne quitus au peuple sur ce plan, on ne peut que se retrouver englué dans les limites du populisme, à sans cesse agir en fonction de l'interprétation (morale donc) qui sera faite de nos actions. On n'agira du coup qu'en fonction des limites de ce qu'on se sent capable de justifier. Or si l'on peut peut-être gérer sa vie privée de cette façon, on ne peut pas le faire en politique : on ne peut pas décider de n'acheter du pétrole qu'au Bhuttan parce qu'on adhère à sa conception du bonheur.

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Lun 19 Juin - 3:44

Fascisme : il y a chez le fasciste un endroit de dureté absolue, où il prétend savoir jusqu'à la certitude la plus inflexible. Un endroit que le doute n'atteindra jamais. Le fasciste peut sinon douter sur tel ou tel sujet, mais à cet endroit, rien ne le fera jamais douter : il sait ! Et qui viendrait remettre en question un tel savoir ne pourrait être que vu comme quelqu'un qui lui, ne sait pas. Il sera alors jugé et rien jamais ne fera revenir le fasciste sur ce jugement, le verdict est définitif, irrévocable : une limite infranchissable est posée, l'autre devra plier ou sera nié.
A partir de là, notre homme s'autorise tout... puisqu'il sait, puisque la raison est avec lui. Il est en position dominante et le dominé n'aura plus aucune chance. Il connaît les arcanes de ce territoire dont il est maître, et à partir duquel il s'autorise tout : chez le fasciste, la fin justifie toujours les moyens...

Je crois que le fascisme passe d'abord par le savoir, qu'il n'est pas forcément ici question d'un goût pour le pouvoir. Je crois que c'est la caractéristique du fascisme que de passer par le savoir. Qu'on peut être fasciste en toute inconscience, sans forcément jouir de sa position dominante... car pour cela il faudrait déjà être conscient de jouer à un jeu de puissance. Or je crois que le fasciste ne joue pas : je ne crois pas qu'on joue dans le territoire des certitudes, je ne crois pas qu'on joue avec les certitudes.
Enfin il me semble...
Du coup à la fin, il n'y aurait pas vraiment d'identité fasciste, qu'on pourrait par exemple mettre sur le dos de la morale en l'imputant à l'autre, mais des actions fascistes, de la pensée fasciste, oui.

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Dim 19 Nov - 12:33

Les mots, c'est compliqué les mots.
En ce moment, et sans doute originairement largement (mais pas que) de par la divine grâce des réseaux sociaux, il n'est plus question que de polémiques et jugements incessants sur l'emploi des mots : machin a dit cela DONC c'est un salopard. Et les médias de s'en délecter (ça alimente, c'est vendeur). Évidemment les mots reflètent la volonté d'expression de tout un chacun, racontent sa vision du monde, c'est pas rien : il y va de la dignité de qui est a la capacité de s'exprimer à travers eux. C'est pas rien c'est pas rien.
Mais.
Mais le piège, c'est les définitions. Enfermer les mots dans des définitions c'est indubitablement les réduire, réduire au passage la puissance d'expression qu'ils sont en droit de valoir. C'est les ravaler au rang de communication et non plus d'expression. Bref au delà des mots il ne peut être d'abord question que du sens de ce qu'on veut exprimer. Et là nul dictionnaire n'est à même de faire office de juge de paix. C'est le sens de ce qu'on veut exprimer qui détermine la phrase avant que le choix des mots employés.

Hier chez Ruquier, on s'est foutu sur la gueule à propos du sens des mots "terrorisme" et "génocide". En gros l'un défendait la volonté supposée derrière l'emploi du mot, l'autre son acception commune. Ainsi "terrorisme" aurait du être réservé à une situation de terreur et "génocide" à une volonté d'exterminer, disait Moix... au nom de l'expression j'imagine. Pas si évident. On peut arguer que la situation de terreur (en France en tous cas, évidemment pas en Syrie) est relative à qui y est sensible. En outre, c'est interpréter les motivations des terroristes : j'ai écrit quelque part ici qu'à mon sens, le but en Occident n'était pas la terreur, que la terreur serait une conséquence et non pas une volonté (la volonté, disais-je, ce serait de graver une idée de guerre absolue - bien vs mal - afin de mobiliser des troupes).
Aussi pourquoi ne pas dire que certains laboratoires pharmaceutiques par exemple, ont des "méthodes de terroristes" ? C'est un usage du mot qui se défend, je trouve. "Terroriste" ici voudra dire emploi mortifère par la force... l'usage du mot est imagé, mais pas inacceptable. Pareil pour "génocide" : doit-on considérer que la quasi disparition des indiens d'Amérique du Nord n'est pas un génocide sous prétexte qu'il n'y avait sans doute pas "volonté", préméditation ? Pas évident.
Alors sans doute que c'est autre chose de plus global que reprochait Moix à Caron (ce qui ne serait pas très étonnant), n'empêche que j'ai mis un moment à le comprendre. Donc la forme employée est mauvaise, dans la mesure où elle contribue à perpétrer cette querelle (sémantique) absurde, qui fait prédominer un sens du mot sur le sens des phrases. A la fin ça ne peut qu'aboutir à un discours parfaitement unique, lisse et normatif, moralisant bien sûr, celui-là même qu'on entend partout jusqu'à l'écœurement.

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Mer 22 Nov - 15:15

Islamo-gauchiste : l'anti-racisme serait un "réflexe", une réaction (donc pas réellement pensé), qu'un rejet du nationalisme alimenterait. A travers une idée négative de la France, les islamo-gauchistes en viendraient à défendre les immigrés (musulmans en particulier), sauf qu'ils prôneraient pour les pays étrangers le nationalisme qu'ils refusent de porter pour leur pays... ce qui démontrerait leur incohérence.
... en outre, en tant que gauchistes, ils auraient une vision du monde basée sur le rejet du capitalisme, identifié par les Etats-Unis.
L'addition des deux ferait l'islamo-gauchiste.
(auquel j'imagine certains m'identifieront)

Que dire ? Oui il y en a. De ces infatigables porteurs de bonne conscience et donneurs de leçons. On le voit avec les néo-féministes. On l'a vu hélas avec la dernière gauche au pouvoir, qui s'est heureusement terminé par l'éviction de Valls de la possibilité d'une présidence. Il y en a des types qui viennent expliquer au monde comment penser, comment bien penser. Faute de quoi on sera rayés de la carte, excommuniés, niés (affreux mandat de Hollande qui a dévasté la gauche, et peut-être l'idée de la gauche, pour un moment).


Mais la question sérieuse est la suivante : comment concilier le respect pour des cultures étrangères et le déni de la sienne propre ?
Déjà on peut pointer une certaine façon de s'américaniser. Le sens des nuances semble s'être littéralement volatilisé avec l'avènement du fric-roi décomplexé. Si en cherchant à gommer mai 68 par exemple, les politiciens nous ont fait perdre le fil de l'histoire, ils n'avaient pas à en répercuter la faute sur un peuple qui, malgré une propension à penser n'importe comment, n'en garde pas moins une forme de sagesse bien supérieure à celle de ces pseudo-élites qui nous matraquent quotidiennement de leur pensée informe. En tous cas, le fait est qu'on nous fait aujourd'hui gober n'importe quoi (et dans ce sens oui c'était mieux avant).
Le problème est alors de savoir si d'autres cultures ou civilisations sont plus étanches à cette forme de bêtise (de "soumission" ai-je envie de provoquer). Je ne pense pas. N'empêche que quelque chose résiste mieux là-bas qu'ici. Quelque chose qui prend des formes pas forcément enviables, je pense aux religions par exemple... mais qui visiblement résistent mieux. Et ce qui résiste est je crois de l'ordre du collectif. Les religions comme les traditions symbolisent le collectif dans l'imaginaire de ces pays, de ces peuples, c'est comme ça.
Et chez nous, le collectif, ça n'existe plus trop. On peut disais-je sans doute parler d'une certaine sagesse populaire, mais si l'on ne pourra détruire complètement un minimum de lien, quelle que soit la propagande faite à la gloire du sujet-roi, c'est pas la génération smartphone qui arrangera les choses. Or dans ces pays, smartphone ou pas, les gens vivent encore en contact direct, physique, les uns avec les autres : leur mémoire, leur psychisme est imprégné de ce mode de vie... qui fait pensée, habitude de pensée, et comme tel envisagé comme inamovible, indestructible, essentiel.
C'est affaire de mémoire, de mémoire et de conscience collective.
Et c'est ça qui pour moi fait LA différence.

Alors l'islamo-gauchiste, ses rêves et sa bonne conscience, je sais pas et je m'en fous un peu. N'empêche qu'il y a quelque chose de pourri dans le royaume d'Occident... de pourri et d'indigne aussi. Et l'indignité est particulièrement visible à travers le prosélytisme envers l'universalisme que l'occident prétend sans cesse incarner... à mon sens pas si loin du néo-colonialisme dont il se dédouane tranquillement aujourd'hui dès qu'on l'en accuse.

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Mar 28 Nov - 15:41

(A la relecture, il manque quelque chose. Parce qu'identité il y a, et sans doute pas tellement moins qu'ailleurs... et pas seulement à travers la guerre entre raison et sensible, à travers cette forme de néo-colonialisme de la pensée qui en découle, ou est- ce l'inverse ? Bref, il y a donc évidemment du positif).


Ce qu'il y avait d'abject dans le questionnaire sur l'identité nationale, c'était cette volonté de présenter les choses par rapport à l'islam,voire à travers l'immigration. C'était encore cette façon de vouloir écrire/réécrire l'histoire depuis le politique, avec à l'esprit les petites combines politiciennes issues du débat lancé par le FN sur la question des immigrés. Ce qui était minable enfin, c'était cette manière de flatter les gens en leur octroyant la paternité des droits de l'homme, de leur dire que les droits de l'homme, c'est nous, vous, c'est la France : c'est ça notre identité ! Cette manipulation honteuse provoqua chez moi un rejet épidermique.


Alors une identité nationale, c'est quoi ?
Posons qu'on pourrait l'approcher via deux éléments : une mémoire collective et un mode de vie (ou plutôt un système de modes de vie). Et si ça devient insupportable d'entendre brailler la Marseillaise comme on lâche un vent, c'est tout aussi crétin d'entendre les bonnes consciences bêler en chœur que la France serait un melting pot de cultures diverses. En attendant, le problème est de savoir ce qui ferait spécificité. Et là on peut bien invoquer les racines judéo-chrétiennes, le fait est qu'elles se sont distribuées sur l'ensemble de l'Occident. On peut alors invoquer la révolution française, ou une histoire proprement hexagonale, ou la littérature etc, et tenter d'additionner les choses, on arrivera sans doute à un pays qui n'est ni l'Allemagne ni l'Italie, mais ça suffit pas : on se retrouve toujours plus ou moins dans le même système d'identification par rapport à un autre, à d'autres, à l'intersection d'une somme.
Mais une intersection, ça fait pas une mémoire.
Je pense qu'on est parti de l'idée que mémoire collective et mode de vie seraient indéfectiblement liés, comme le sont les causes et les effets, que l'un actionnerait l'autre (et vice-versa pour les moins obtus). Et évidemment que c'est lié, mais le processus est aléatoire parce que l'événement, fut-il historique, collectif, est toujours débordé par le facteur humain, individuel : on est certes issus de l'Histoire, mais pas pour autant réductible à celle-ci. On n'est pas un produit passif, déterminé, simple point de convergence d’une histoire finalement toujours politique. Manquent le/les vécus, la part de mémoire individuelle issue du vécu, celle de l'expérience. Et même au niveau collectif, elle est plus prégnante qu'une histoire globale. Et surtout elle raconte toujours une autre histoire, une histoire qui nous dit qu'on est ce qu'on devient, ce qu'on devient étant avant tout façonné par notre vécu. C'est pas une révolution qui fait une identité révolutionnaire, et pas même un devenir révolutionnaire qui ferait une révolution. Ce sont deux histoires différentes. L'une historique l’autre psychologique. Au bout de la nuit, le voyageur s'en fout complètement de l'Allemagne et de la France, c'est pas sa préoccupation, c'est pas son histoire.

Bref c'est pas à partir de différences d'avec l'islam qu'on trouvera une identité française. L'identité c'est pas une somme d'exclusives, mais tout au contraire un système d'appartenances. Avec l’identité il n'est question que d'appartenance, de fils d'appartenances, de territoires communs. Et ces fil multiples traversent les pays, les milieux, les cultures, s'agencent et se recoupent entre eux, en territoires, en devenirs plus larges que nous, et finalement ne sont pas tant communs que partagées : et même répartis en fait. Une culture n'est certes pas ouverte à n'importe quelle influence : la France est faite de spécificités européennes, occidentales. Mais il est toujours question de bouts, de bouts d'histoire, de segments, qui se croisent, se répondent, s'agencent et se répartissent en devenirs singuliers, et par singuliers je veux d'abord dire individuels.
Et là où l'histoire - comme le savoir - veulent imposer des convergences, il n'est essentiellement question que de divergences de devenir. La révolution française n'est pas une convergence de devenirs révolutionnaires, les gens ne sont pas devenus psychologiquement révolutionnaires : juste que d'abord, ils avaient faim. De même la résistance ne fut sans doute pas une convergence de belles âmes (même s'il y a du y en avoir), mais plus vraisemblablement un melting-pot largement composé de types qui avaient surtout envie de se foutre sur la gueule plutôt que d'exprimer l'indignité du sort fait au cher pays de leur enfance. Et encore la France n'est j'imagine pas plus que d'autres le pays du métissage : entendre pas plus que d'autres pays colonisateurs, et par là concrètement propices à un certain métissage (le coup de la terre d'accueil du pays des droits de l'homme, y'en a marre).


Les mouvements de l'histoire sont ainsi plus ou moins lisibles, ont chacun leur rythme, mais rien n'est arrêté, ça n'a pas de sens de penser ainsi. Ce qui ressemble au plus près à quelque chose d'arrêté, c'est la mémoire collective. Mais les correspondances entre mémoire collective et mode de vie là encore ne vont pas de soi, trop de choses rentrent en jeu. Les modes de vie sont certes incompatibles avec certaines formes de mémoire, mais une mémoire collective ne suffit pas à en dessiner les contours, les modes de vie débordent toujours de la mémoire. Comme le vécu, comme le présent déborde toujours le passé, même si sans jamais en venir totalement à bout.

Samedi à ONPC, Finkelkraut parlait de "civilisation" française. Malgré une interruption due aux hurlements d'une néo-féministe (et humoriste avec ça, à ce qu'elle dit), il a été bon. Mais là il a tort. La civilisation en question, c'est pas la France c'est l'Occident. La France c'est une culture, l'islam ou l'occident, des civilisations. Pour moi, la différence c'est qu'une civilisation est porteuse d'une mémoire collective quand une culture c'est plutôt un mode de vie, ou un système de modes de vie. Une civilisation, ce serait une entité dotée d'une part de mémoire collective suffisamment prégnante pour justement perdurer au delà des différents modes de vie, au delà des spécificités culturelles et de leurs aléas conjoncturels, au delà par exemple des changements et même bouleversements socio-culturels, eux susceptibles de modifier les modes de vie. Donc c'est pas la France qui est à mettre en balance avec l'islam mais éventuellement la civilisation judéo-chrétienne, disons quelque chose de cet ordre.


On a d'un côté des cultures, des modes de vie, qui débordent la mémoire collective ; de l'autre donc des civilisations/mémoires collectives qui perdurent au delà de ces modes de vie. Les civilisations tiennent en quelque sorte lieu de force d'inertie, les cultures de forces du mouvement. Mais là où ça devient compliqué, là où ça coince, c'est dans les liens entre collectif et individuel. Parce que la mémoire consciente est bien sûr individuelle. Et très concrètement, cette mémoire consciente, c'est plus aux modes de vie qu'elle a affaire, qu'elle est confrontée, qu'à la mémoire collective : à mon humble avis, peu de gens sont conscients de grand chose quant à leur mémoire collective, et c'est alors à un "savoir" qu'ils se réfèrent pour la penser (par contre, quand il est question de cultures ou de modes de vie, tout le monde sait de quoi on parle).

Et si les mémoires individuelles pensent les cultures sans comprendre les civilisations, de quoi on parle ?


Des civilisations autres, c'est d'abord la différence qu'on perçoit. Quelque chose de global semble intuitivement nous apparaître, qu'on s’empresse d’attribuer à une civilisation (généralement sans rien comprendre des subtilités culturelles). Or on voit essentiellement des mixtes de culture et de civilisation, qu'on juge et l'interprète en pensant civilisation. Sauf que comme déjà dit, quand il est question de penser notre propre univers psycho-sociologique, on est focalisé sur le culturel sans voir ni comprendre ce qui fait civilisation en nous, ce qui agit par en dessous. Alors le coup du poisson ayant peu à dire sur les spécificités de l'élément liquide, je veux bien, mais le jugement : le jugement de l'autre ?  C'est nous la France qu'on serait universels et pas l'autre, qu'y disent. Ben voyons...

Bref, on est sans cesse à comparer l'incomparable, à mélanger culture et civilisation, intuition et savoir, inertie et mouvement, complémentaires et opposés etc (par exemple on a en tête l'amalgame mille fois répété entre l'islam ET les cultures musulmanes, elles diverses et partout disséminées dans le monde).



(c'est seulement à partir de ce constat qu'on pourra discuter sérieusement, et seulement avec ceux capables de prendre en compte ce genre de distinctions. Alors on pourra éventuellement se permettre de critiquer l'islam, sans que la bêtise, l'ignorance, voire un racisme sous-jacent ne se retrouvent jamais en droit de se déverser avec la virulence actuelle. Critiquer l'islam pourquoi pas, mais pas avec n'importe qui)



EDIT : j'ai mis ce texte ailleurs dans l'espoir de l'étoffer d'une suite. Je le trouve un peu long pour rester ici, même s'il a sa place par rapport au texte antérieur. Bon, pour l'instant je le laisse ici...


Dernière édition par chapati le Ven 15 Déc - 6:32, édité 2 fois

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Ven 8 Déc - 3:42

A propos de mémoire, d'inconscient collectif, ou de conscience collective.

On est un composé de moments de conscience et de moments d’inconscience, avec les degrés qui vont avec. Un composé, une succession, voilà tout. Des vitesses ou des intensités et du repos, par exemple. Mais c'est bien de ne pas confondre l'inconscience et l'inconscient. Juste je dis ça comme ça, des fois que.

L'inconscient donc, c’est ce dont on n'a pas conscience, ce qui ne remonte jamais jusqu'à la conscience. C’est pas compliqué comme définition et ça fonctionne très bien : surtout face aux présupposés (ensuite, usine ou théâtre, c’est pas le propos ici).

L’inconscient collectif, ce serait donc très simplement ce qui est dans une mémoire collective (soit une somme de mémoires individuelles bien entendu), mais sans émerger au niveau de la conscience. En fait, ça correspond très exactement au fonctionnement de la mémoire. C’est comme des traces... des traces d’où quelquefois surgissent par exemple des souvenirs jamais remontés depuis trente ans (ils sont bien quelque part). Ce n’est ni plus ni moins mystérieux : l’inconscient collectif, c’est de la mémoire. C'est la mémoire commune, et c’est tout : enfin la partie immergée donc. On pourrait dire que c'est les causes, dans le sens causes cachées mais qui agissent encore, au cas où ça parlerait mieux... ou encore le virtuel. Une mémoire en commun, "civilisationnelle" ai-je écrit au dessus (surtout pour marquer la césure avec la culture en fait).

Quant à "conscience collective", ben c'est ce qui reste, soit ce qui est émergé dans la même somme de mémoires, au sein d'une histoire commune. Émergé, à portée de mémoire, accessible on va dire : a priori susceptible d'être retrouvé à volonté : l’histoire, le langage, les valeurs enseignées, les habitudes de modes de vie etc : actuel donc... soit ce que j'ai appelé "culture", pour reprendre donc le même ordre d'idée.

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