Les mots qui fâchent

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Les mots qui fâchent

Message par chapati le Lun 15 Mai - 15:36

Dans une société assez légitimement soupçonnable de décadence comme la nôtre, partout il n'est plus question que de mots. Juger depuis les mots. Par exemple on entend sans cesse dans les médias des querelles interminables et disproportionnées parce qu'untel a employé tel mot qui le rend suspect - voire coupable - de ceci ou cela. Outre la vacuité de la pensée d'aujourd'hui, ça révèle un risque réel d'usage normatif, voire totalitaire, des mots, que certains voudraient parés d'une définition qui interdise toute ambiguïté : un langage qui en quelque sorte ne puisse que refléter la totalité du sens qu'il nous est permis de transmettre, bref un langage qui vaille savoir.
Le problème est évidemment dans la transmission... et donc le savoir par répercussion : bien sûr que si les mots valaient la même chose pour tout le monde, on pourrait échanger sur une base solide. Mais comment imaginer cela, ne serait-ce que parce que chacun ne peut que leur donner une coloration différente ? Pour une table ou un cercle, passe encore, mais que se passe-t-il dès lors qu'on parle de mots qui possèdent un caractère d'abstraction ? Comment éviter que pour un libéral le mot "liberté" ne prenne une dimension plus large que pour un adepte du totalitarisme ; ou que le mot "amour" n'ai pas le même sens pour un amant passionné et un enfant ?
En chacun de nous les mots coulissent entre eux, rebondissent, se répercutent l'un sur l'autre, et finalement prennent des "places" - souvent provisoires d'ailleurs - de façon différente selon la représentation des uns et des autres. Et c'est bien la façon dont on les agencent qui peut seule arriver à une quelconque capacité de transmission, transmission de sens donc.
Ensuite manquera toujours la dimension de l'expérience sensible, mais c'est une autre histoire.

Dans l'anarchie des discussions sur les réseaux sociaux, on se heurte sans cesse à ce problème : on entame un débat sur la liberté ou la nature du Bien pour s'apercevoir au bout de mille échanges que personne ne parle de la même chose. Ensuite le débat tourne généralement autour de la recherche d'une définition commune, en vain (et fin de débat).

Bien évidemment il n'y a pas de solution.
Ou alors...

Aussi je propose de rechercher des définitions qu'il faille comprendre et admettre comme délibérément réductrices, mais qui aient l'avantage de permettre d'échanger sur une base commune, ce qui je le répète n'est pas le sens actuel des mots. Et j'insiste pour mettre en garde que si ce mode d'expression entrait dans les mœurs, ça amènerait de fait à un appauvrissement de la pensée : les esprits limités ne pourraient que s'emparer de telles définitions pour en édicter un nouvel usage normatif, à travers une langue de fait appauvrie, réduite au langage de la communication.
Mais ce biais n'existe-t-il pas déjà aujourd'hui ? N'est-ce pas précisément ce qui était dit en introduction, la raison même pour laquelle on est sans arrêt en train de ratiociner sur ce qu'a voulu dire l'autre, sur les interprétations justes ou erronées du discours d'untel et untel ? Bref, on est en plein dans le problème !

Ces précautions prises (et en attendant malgré tout une démocratisation vaguement espérée de ce forum), je propose de reprendre un certain nombre de mots qui sans cesse posent problème dans la communication des idées aujourd'hui. Étant encore une fois bien entendu qu'un tel "dictionnaire" destiné à communiquer ne pourrait en rien valoir langue : si de tous temps, certains mots ont gardé un usage aux contours assez flous, c'est justement à travers cette souplesse qu'ils intègrent la richesse indispensable à toute pensée sérieuse.

En attendant, jouons.
Je propose cette liste (provisoire et modifiable) de mots qui fâchent, qu'il s'agira donc de réduire de leur capacité imaginative, du sens virtuel que chacun peut vouloir leur attribuer, pour en faire des outils de communication euh... "démocratiques", où au moins on aura une chance de vaguement discuter de la même chose. Bref, qui déjà mettent à jour les ambiguïtés sur lesquelles visiblement ça coince sans cesse.

Peuple
Race
Communauté
Majorité minorité
Démocratie
Valeurs
Relativisme
Progrès
Liberté
Norme


(liste ouverte donc... à suivre)

chapati
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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Mar 16 Mai - 17:36

Démocratie : il est théoriquement question de pouvoir exercé par le peuple... et donc d'organisation politique : un vote certes, mais aussi nombre d'éléments (type contres-pouvoirs par exemple), sans lesquels le simple vote peut bien n'être que de façade et ne garantir en rien une politique tenant compte de chacun.

Peuple : ensemble des gens qui n'ont aucun levier sur la marche des choses (en dehors du vote). Se méfier des contrefaçons idéologiques qui prétendent l'identifier plus que ça : "travailleurs" chez les communistes, "patriotes" chez les nationalistes etc. Notons l'existence d'une acception élitiste et péjorative du terme, où le peuple serait qui est incapable d'exprimer une pensée individuelle, singulière, par opposition aux élites, qui elles auraient les clefs de ce que veux dire "penser".

Populisme : le populisme veut remettre au goût du jour la notion de majorité qu'il aimerait juxtaposer à celle de "peuple" (à qui il vend son discours). Il s'appuie en cela sur son nouveau goût pour la démocratie, depuis que sa mayonnaise prend. Il en profite pour railler un courant de pensée qu'il taxe d'élitisme, courant qui refuse l'idée d'un règne du populisme, et se méfie tout autant de l'idée d'une norme à laquelle il faudrait souscrire (et qui y est associée). Les populistes parlent au nom du peuple tout en ne répercutant que ce qu'une majorité - virtuelle ou pas - est susceptible de produire. Les minorités, elles, ne les intéressent pas, ils peuvent donc les négliger ou les utiliser comme boucs émissaires, si le besoin s'en fait sentir.

Communauté : mode d'appartenance ethnique ou religieuse, voire culturelle, qu'on peut d'ailleurs étendre à d'autres types de communautés, par exemple intellectuelles, géographiques, de classes etc. Quoi qu'on pense du communautarisme, le juger sans le comprendre (et en s'en extrayant comme de bien entendu) n'avance à rien. C'est pas en jugeant ou camouflant les problèmes qu'on se donne une chance de les penser.

Races : le problème est que le mot désignait des populations précises : noirs d'Afrique subsaharienne, jaunes d'extrême-orient, blancs originaires d'Europe etc, soit un découpage en grands groupes culturels (et pas forcément racial) qui, quelle que soit sa validité, est d'usage parlé dans tous les pays du monde. Bref on ne peut plus parler de "race", pourquoi pas, sauf que dire blancs et noirs est devenu à peine toléré : il faut maintenant dire "occidentaux" ou "africains d'origine sub-saharienne". C'est débile. C'est bien le mépris, la caricature ou le rejet qui disent le racisme, et supprimer le mot c'est juste cacher la poussière sous le tapis, ce qui est d'autant plus grave que les races font partie d'un délire généralisé un peu partout dans le monde.

Valeurs : pas forcément morales et pas forcément ringardes... concept donc à manier au cas par cas, avec précaution, précision et sens des nuances.

Liberté : autre concept particulièrement porteur d'amalgames, et en premier chef celui entre la liberté (idée toujours en construction) et des libertés (conquêtes sociales).

Progrès : concept ambigu où l'on amalgame progrès technique ou matériel et progrès psychologique... et où le progrès social sert de marchepied pour justifier du second. L'ambiguïté est que les "avancées" sociales viendraient du fait que les gens sont suffisamment "évolués" pour que dans un premier temps la question émerge, justifiant de fait une pensée, amenant enfin à la dite avancée. Est ainsi inventé un récit d'une évolution humaine en continu, racontée bien sûr par qui se pense "à la pointe du progrès"...

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Lun 22 Mai - 12:05

Une très bonne synthèse de la notion de communautés trouvée dans "Vacarme" (et encore raccourcie) :
Dans quelles conditions la notion de communauté est-elle utilisable ? Si on parle de communautés au pluriel, évitons tout d’abord de les fantasmer authentiques, permettant une vie non aliénée. La communauté perdue ou attendue, c’est le rêve nostalgique ou utopique qui a été instrumentalisé par les fascistes. C’est cependant un contresens que de rejoindre l’anti-communautarisme ambiant. Car, là où le discours républicain se réfère à l’universel, il désigne une communauté puissante et incroyablement normée. Le racisme, composante constitutive du fascisme, se déguise volontiers en défense des valeurs républicaines et universelles contre leur mise en danger par des communautés minoritaires. La tentation fasciste n’est pas étrangère aux revendications universalistes et républicaines quand elles exigent que, pour appartenir, il faille se défaire de tout signe d’une autre appartenance. C’est la norme qui est ici au centre d’une pensée soucieuse de tout contrôler et anxieuse devant l’apparition de collectifs divers. Pour ne pas être écrasés par le pouvoir étatique, rien de mieux que la formation de communautés instables et provisoires. À condition de multiplier les liens, de désindividualiser le quotidien, et de ne pas faire de l’appartenance à une minorité une identité.  Il n’y a pas de groupe constitué mais des tendances à l’individuation.
http://www.nonfiction.fr/article-7101-vacarme_fait_retentir_sa_definition_du_fascisme.htm

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Ven 9 Juin - 23:38

Islamophobie : la honte, c'est l'hypocrisie qui entoure le mot. Ceux en particulier qui prétendent que c'est à partir d'une (fine) analyse du Coran qu'il seraient islamophobes. De ce genre de faux-culs il n'y a rien à tirer. Ils prétendent avec le Coran introduire les "vraies causes" d'une instrumentalisation politique abusive, mais ils ne font que s'en servir pour justifier leur xénophobie, pour dire que de toutes façons on ne peut rien faire puisque le ver est dans le fruit. Depuis la généralisation du mot, les racistes ont comme par magie disparus de France : ne restent que des innocents islamophobes. C'en est rigolo de voir le nombre de petits cons sur les forums qui prétendent avoir lu le Coran, wiki à l'appui. Mais ça devient terrible quand des types supposés intelligents tombent dans ce piège grossier dans la plus parfaite irresponsabilité, sans prendre la précaution minimale d'avertir sur la manipulation de l'info en cours. Que ça trompe des mômes hésitant entre frontiste et footballeur, admettons, mais Kepel, Valls, mais Onfray ?

Anti-racisme : insupportable façon d'assimiler anti-racistes à racistes, qui prétend que les anti défendraient jusque ceux (il y en a) qui n'hésitent pas à cracher sur l'infortuné français dit "de souche". Ce serait une forme de racisme que d'être anti, nous bassinent ces bonnes âmes (et je ne parle pas quand les mêmes assimilent les dits cracheurs aux jihadistes... bref, de tous ces amalgames porteurs de racisme ordinaire). Du racisme, que ça existe dans les communautés en question, je ne dis pas le contraire. Mais ce n'est pas le justifier ou l'excuser que d'y chercher des causes. A propos, ce genre de causes, monsieur l'ex-premier ministre, en justice on appelle ça des "circonstances atténuantes"...
Les mots ont un sens !

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Mer 14 Juin - 4:46

Populisme (2) : c'est très compliqué, ces histoires entre Philippe et Bayrou. Philippe dit que le coup de fil de Bayrou pourrait être interprété comme une tentative de museler la presse, l'autre répond qu'il veut juste faire savoir ce qu'il pense de certains procédés des médias. A force de paternalisme, il doit bien avoir un penchant pour l'autoritarisme Bayrou, maintenant de là à l'accuser de tendances dictatoriales, on n'y croit pas trop.
Ce qui fait problème, c'est plutôt de prendre l'opinion publique à témoin sur son image de brave type ; c'est de livrer au bon sens populaire le soin de juger de son droit à l'ouvrir, comme si le peuple pouvait être juge sur la seule base de sa petite gueule. Ça veut dire qu'avec Bayrou on est dans la représentation permanente de la bonne conscience, et donc finalement pile-poil dans la campagne présidentielle permanente... soit ce qui a tant nui à la liberté d'action des précédents gouvernements. Or c'est pas comme ça qu'un exécutif revendiqué comme pragmatique et supposé voulant aller au bout de ses convictions est censé fonctionner.

On n'est pas très sûr avec Bayrou qu'il ne confonde pas morale et efficacité, comme si la moralité d'une action était garante de ses conséquences. Mais la transparence tant souhaitée, c'est pas livrer le jugement au bon sens (et ce d'autant que juger est le plus grand des vices populaires). La transparence c'est certes ne pas cacher, mais sans pour autant tout poser à plat... parce qu'on ne peut expliquer que ce que l'autre est susceptible de comprendre : au delà il interprète. Et si tout doit passer par une interprétation morale sous prétexte qu'on donne quitus au peuple sur ce plan, on ne peut que se retrouver englué dans les limites du populisme, à sans cesse agir en fonction de l'interprétation (morale donc) qui sera faite de nos actions. On n'agira du coup qu'en fonction des limites de ce qu'on se sent capable de justifier. Or si l'on peut peut-être gérer sa vie privée de cette façon, on ne peut pas le faire en politique : on ne peut pas décider de n'acheter du pétrole qu'au Bhuttan parce qu'on adhère à sa conception du bonheur.

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Re: Les mots qui fâchent

Message par chapati le Lun 19 Juin - 3:44

Fascisme : il y a chez le fasciste un endroit de dureté absolue, où il prétend savoir jusqu'à la certitude la plus inflexible. Un endroit que le doute n'atteindra jamais. Le fasciste peut sinon douter sur tel ou tel sujet, mais à cet endroit, rien ne le fera jamais douter : il sait ! Et qui viendrait remettre en question un tel savoir ne pourrait être que vu comme quelqu'un qui lui, ne sait pas. Il sera alors jugé et rien jamais ne fera revenir le fasciste sur ce jugement, le verdict est définitif, irrévocable : une limite infranchissable est posée, l'autre devra plier ou sera nié.
A partir de là, notre homme s'autorise tout... puisqu'il sait, puisque la raison est avec lui. Il est en position dominante et le dominé n'aura plus aucune chance. Il connaît les arcanes de ce territoire dont il est maître, et à partir duquel il s'autorise tout : chez le fasciste, la fin justifie toujours les moyens...

Je crois que le fascisme passe d'abord par le savoir, qu'il n'est pas forcément ici question d'un goût pour le pouvoir. Je crois que c'est la caractéristique du fascisme que de passer par le savoir. Qu'on peut être fasciste en toute inconscience, ne pas forcément jouir de sa position dominante... car pour cela il faudrait déjà être conscient de jouer à un jeu de puissance. Or je crois que le fasciste ne joue pas : je ne crois pas qu'on joue dans le territoire des certitudes, je ne crois pas qu'on joue avec les certitudes.
Enfin il me semble...
Du coup à la fin, il n'y aurait pas vraiment d'identité fasciste, qu'on pourrait par exemple mettre sur le dos de la morale en l'imputant à l'autre, mais des actions fascistes, de la pensée fasciste.

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