Croire en ce monde

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Croire en ce monde

Message par chapati le Jeu 2 Nov - 5:31

Le fait moderne, c’est que nous ne croyons plus en ce monde. Nous ne croyons même pas aux événements qui nous arrivent, l’amour, la mort, comme s’ils ne nous concernaient qu’à moitié. Ce n’est pas nous qui faisons du cinéma, c’et le monde qui nous apparaît comme un mauvais film. A propos de Bande à part, Godard disait : « Ce sont les gens qui sont réels, et c’est le monde qui fait bande à part. C’est le monde qui se fait du cinéma. C’est le monde qui n’est pas synchrone, eux sont justes, sont vrais, ils représentent la vie. Ils vivent une histoire simple, c’est le monde autour d’eux qui vit un mauvais scénario ». C’est le lien de l’homme et du monde qui se trouve rompu. Dès lors, c’est le lien de l’homme et du monde qui doit devenir objet de croyance : il est l’impossible qui ne peut être redonné que dans une foi. La croyance ne s’adresse plus à un monde autre, ou transformé. L’homme est dans le monde comme dans une situation optique et sonore pure. La réaction dont l’homme est dépossédé ne peut être remplacée que par la croyance. Seule la croyance au monde peut relier l’homme à ce qu’il voit et entend. Il faut que le cinéma filme, non pas le monde, mais la croyance à ce monde, notre seul lien. On s’est souvent interrogé sur la nature de l’illusion cinématographique. Nous redonner croyance au monde, tel est le pouvoir du cinéma moderne (quand il cesse d’être mauvais). Chrétiens ou athées, dans notre universelle schizophrénie nous avons besoin de raisons de croire en ce monde. C’est toute une conversion de la croyance. C’était déjà un grand tournant de la philosophie, de Pascal à Nietzsche : remplacer le modèle du savoir par la croyance. Mais la croyance ne remplace le savoir que quand elle se fait croyance en ce monde, tel qu’il est. C’est avec Dreyer, puis avec Rossellini, que le cinéma prend le même tournant. Dans ses dernières œuvres, Rossellini se désintéresse de l’art, auquel il reproche d’être infantile et plaintif, de se complaire dans une perte de monde : il veut y substituer une morale qui nous redonnerait une croyance capable de perpétuer la vie. Sans doute Rossellini garde-t-il encore l’idéal du savoir, il n’abandonnera jamais cet idéal socratique. Mais précisément il a besoin de l’asseoir sur une croyance, une simple foi dans l’homme et dans le monde. Qu’est-ce qui fait de Jeanne au bûcher une œuvre mal comprise ? C’est que Jeanne d’Arc a besoin d’être au ciel pour croire aux lambeaux de ce monde. C’est du haut de l’éternité qu’elle peut croire en ce monde-ci. Il y a chez Rossellini un retournement de la croyance chrétienne, qui est le plus haut paradoxe. La croyance, même avec ses personnages sacrés, Marie, Joseph et l’Enfant, est toute prête à passer du côté de l’athée. Chez Godard, l’idéal du savoir, l’idéal socratique encore présent chez Rossellini, s’écroule : le « bon » discours, du militant, du révolutionnaire, de la féministe, du philosophe, du cinéaste, etc. n’est pas mieux traité que le mauvais. C’est qu’il s’agit de retrouver, de redonner la croyance au monde en deçà ou au-delà des mots. Suffit-il de s’installer dans le ciel, fût-ce le ciel de l’art et de la peinture, pour trouver des raisons de croire (Passions) ? Ou bien ne faut-il pas inventer une « hauteur moyenne », entre terre et ciel (Prénom Carmen) ? Ce qui est sûr, c’est que croire n’est plus croire en un autre monde, ni en un monde transformé. C’est seulement, c’est simplement croire au corps. C’est rendre le discours au corps, et pour cela, atteindre le corps avant les discours, avant les mots, avant que les choses soient nommées : le « prénom », et même avant le prénom. Artaud ne disait pas autre chose, croire à la chair : « Je suis un homme qui a perdu sa vie et qui cherche par tous les moyens à lui faire reprendre sa place. » Godard annonce : Je vous salue Marie : qu’est-ce qu’ils se sont dit, Joseph et Marie, qu’est-ce qu’ils se sont dit avant ? Rendre les mots au corps, à la chair. A cet égard, entre Godard et Garrel l’influence s’échange, ou se renverse. L’œuvre de Garrel n’a jamais eu d’autre objet, se servir de Marie, Joseph et l’Enfant pour croire au corps. Quand on compare Garrel à Artaud, ou à Rimbaud, il y a quelque chose de vrai qui déborde une simple généralité. Notre croyance ne peut avoir d’autre objet que « la chair », nous avons besoin de raisons très spéciales qui nous fassent croire au corps (« les Anges ne connaissent pas, car toute vraie connaissance est obscure... »). Nous devons croire au corps, mais comme au germe de vie, à la graine qui fait éclater les pavés, qui s’est conservée, perpétuée dans le saint suaire ou les bandelettes de la momie, et qui témoigne pour la vie, dans ce monde-ci tel qu’il est. Nous avons besoin d’une éthique ou d’une foi, ce qui fait rire les idiots ; ce n’est pas un besoin de croire à autre chose, mais un besoin de croire à ce monde-ci, dont les idiots font partie.
Gilles Deleuze, Cinéma 2 : L’image-Temps, 7, pp. 223-225

Le corps la chair, oui bon. La politique, le social, l'organisation tout ça oui, bien sûr...
Mais ne plus croire en ce monde.
Ne plus croire en ce monde, c'est aussi ne plus croire en l'interprétation, en l'évaluation et finalement au récit du monde dont on nous rebat les oreilles. C'est penser que non, ce qu'on nous raconte, c'est pas ça qu'il se passe. C'est autre chose qu'il se passe, et on n'a pas à se plier à cette médiocrité institutionnalisée et au récit qu'elle nous fournit. Alors la question se pose de comment faire cohabiter ce qui pour nous fait sens : nos rêves, nos désirs etc, soit finalement rien de moins que nos besoins, avec le bordel ambiant, et donc le baratin qui va avec, cachant sans apparemment la moindre honte toute cette fabrique sociétale de bêtise et de misère humaine !


PS : A propos, il paraît que Macron voudrait plus ou moins célébrer mai 68, peut-être avec la volonté de faire une sorte de pied de nez aux sbires sarkozyen (et compagnie), qui vomissaient et ont tenté de détruire tout ce qui y avait trait. Admettons. Mais célébrer quoi ? Les avancées-progrès-évolution etc qu'auraient permis le truc ? C'est louche... Ça pose même la question de savoir s'il est conscient de ce qu'il se passe !

chapati
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