Violence et Représentation

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Violence et Représentation

Message par chapati le Mer 17 Jan - 17:54

A ma droite, on réclame un état fort.

Résumé :
1/ Une bande de petits cons a tabassé une femme-flic à terre.
2/ Une voix (très à droite) s’élève pour réclamer un état fort.

Le problème de cette voix, c’est déjà de cacher ce qu’elle attend d’un État fort pour ne débattre que des causes qui, selon elle, le rendraient légitime (et dont le tabassage en question serait un aperçu). Ce qu’elle cache, c’est très simple, c’est l’idée que s’il y avait moins d’arabes et de noirs, la situation en France serait meilleure. La voix prend donc un fait divers, certes significatif (personne ne le conteste), pour justifier d’une nécessité d’un état fort, soi-disant capable de changer une certaine donne grâce à une vraie volonté.
Sauf qu’entre les causes structurelles, profondes, qui régissent l’organisation actuelle du monde, et le fait divers en question, il y a mille choses à dire que la-dite voix refuse d’entendre, et donc de prendre en compte (mille choses dont elle n’est d’ailleurs peut-être pas même consciente).

Cette voix dit que chaque individu se devrait d’être responsable de ses actes, et ce quel que soit le contexte. Du coup dès qu’il s’agit de parler de contexte, la voix regarde ailleurs, ou ricane en prétendant qu’on solliciterait je-ne-sais quelle culture de l’excuse.
C’est crétin.
Mais ce que la voix ignore, c’est qu’elle-même contextualise l’affaire. Ne voulant pas entendre parler de causes psycho-sociologiques, elle la réduit au seul contexte étatique : c’est parce qu’elle ne veut pas tenir compte des contextes qu’elle réduit le problème à une volonté étatique (parce qu’elle pense qu’en toutes choses, il suffirait de choisir).
Mais si les contextes ne sont pas raison suffisante pour tenir lieu de cause (parmi d’autres causes, bien sûr), alors il n’y a plus qu’un fait brut à juger. C’est même à peine s’il est question de faire état du fait que la femme soit policière ou pas : une bande de petits cons tabasse une femme, c’est dégueulasse.
Ok, mais on n’est pas très avancé.

La voix pose donc le choix en terme d’état : faible et donc pour elle obéissant aux lois « iniques » (sic) du marché, ou fort et soi-disant capable de proposer autre chose. Deux possibilités et rien d’autre, selon la voix, soit une vision marxiste qui ferait de l’état « le centre de l'oppression au service des puissants », soit une autre dite démocrate selon laquelle l’état serait « le lieu de l'exercice du pouvoir du peuple ». On voit bien qu’avec le marxisme, on introduit une césure idéologique qui n’avait pas forcément lieu d’être dans l’énoncé du problème (d’autant qu’en matière d’états « faibles », les exemples communistes...). Bref, le lecteur commence à comprendre d’où vient ce discours !

La voix prétend aussi que la majorité des citoyens « s'accommoderait du système », la preuve : elle « ne manifesterait pas un désir irrépressible de le mettre à bas ». Qu’est-ce que ça veut dire que les gens s’accommoderaient, il y a un autre choix ? En dehors de prendre les armes je veux dire, ou alors il faudrait poser en parallèle la question de savoir s’ils s’accommoderaient d’un bain de sang révolutionnaire, par exemple (sans compter les incertitudes de la situation qui pourrait suivre). Bref les gens s’accommodent de rien du tout : la preuve, ils ne votent plus... ou à reculons, pour éviter le pire. Bref, ils trouvent tous ou presque ce système dégueulasse mais ne savent pas comment s’en sortir.

Revenons au réel : à partir du moment où les puissances de l’argent débordent celles des états eux-mêmes, prétendre solutionner le problème en choisissant entre marxisme et étatisme ne démontre qu’une approche idéologique et rien d’autre. Le réel, c’est un monde inique totalement indifférent à l’individu, c’est la dictature de l’argent. C’est ça qui est à opposer à d’autres types de sociétés, dictatoriales ou démocratiques. A propos, le PIB par habitant à Cuba est dix fois plus élevé que celui à Haïti, ça c’est du factuel, mais bref.

La voix poursuit en disant que qund même, on serait au XXIº siècle en France, un pays où il n’y aurait pas de misère, donc. Là il faudrait répondre sur ce qu’on appelle « misère »... on imagine bien que pour la voix, le mot se limite à une connotation économique, ce qui est discutable (mais pourquoi discuter ?). Bref, on comprend que la voix sous-entend que sans misère (la voix est compatissante), il n’y a pas de légitimation possible pour cette violence (ce qui est d’ailleurs l’amorce d’un aveu de contexte susceptible de légitimer de la violence... mais bref : pas sous cette forme ok, on a compris).

Finalement, lassée qu’on l’envoie de partout se faire voir, la voix finit par lâcher le morceau : en fait il est question de revoir la politique d’immigration.
Ben voilà, c’est plus clair !
Depuis cette perspective, on peut revoir le film. En gros on nous dit que c’est pas des vrais français qui tabasseraient une femme à terre, forcément ! Que l’état fort dont il est question depuis le début, c’est pas tant pour lutter contre les forces « iniques » de l´argent, mais bien pour en finir avec l’immigration, etc...

Le problème c’est les circonvolutions. Pourquoi commencer à nous ratatiner sur l’indignation provoquée par un fait divers, qu’on ne peut bien sûr que partager, quand on veut nous embarquer dans l’idée que le problème, c’est le gauchisme, la dictature des minorités, mai 68, c’est une doxa, l’hypocrisie, la bêtise, la mode, le libéralisme etc etc.
Naufrage de la pensée !
Ben si tu veux moins d’immigrés, faut le dire roudoudou. Pas tout mélanger : l’état, les musulmans, l’immigration, le chômage, le terrorisme, la culture, la doxa... t’as du faire un sacré effort intellectuel pour relier tout ce bordel, pauvre chou. Repose-toi un coup là, tranquille... ça va mieux ?

Tu veux que je t’explique ? (non, y veut pas) Que faire ?

D’abord limiter l’immigration, pourquoi pas ? Moi le gauchiste je dis : pourquoi pas. Ben tu vois, fallait demander ! Ça se tient mais ça pose des problèmes auxquels t’as pas pu réfléchir puisque tu t’es arrêté à l’idée qu’on te jugeait pour la puissante originalité de ta pensée hors doxa alors que c’est à cause du reste qu’on te juge, enfin moi. A cause de tes méthodes de petit juge et flic facho et agressif, entre autre, que tous prennent dans la gueule dans ton forum. Moi je veux bien limiter l’immigration hein, je veux bien en discuter. Mais sache d’abord que si j’avais le choix entre limiter l’immigration et limiter le nombre de racistes en France, c’est la deuxième solution que je prendrais sans hésiter. Moi ceux-là me dérangent autrement plus que les autres, qu’en général j’aime bien (question d’affinités). Mais bon, c’est vrai que c’est problématique dans certains cas, et paraît qu’on peut pas virer les souchiens de France, hélas. Donc, moi je veux bien limiter les entrées, mais à condition d’une politique de décroissance et de limitation des naissances dans le monde. C’est ça ma logique. Désolé d’être cohérent, tu t´y feras (à la cohérence). Et aussi donc dans un souci de pas multiplier les problèmes en France.
Mais je parlais d’autres problèmes, en particulier celui des réfugiés politiques, ou humanitaires disons. Tu fais quoi avec les syriens roudoudou ? Ben si, ça fait partie du réel, désolé. Devrait d’ailleurs y avoir des quotas, genre tu participes à une guerre à l’étranger, tu t’engages à accueillir un certain nombre de gens qui en sont les victimes collatérales. Enfin c’est juste une idée, faudrait creuser.

Sinon t’auras remarqué au passage que c’est pas en virant les immigrés qu’on résoudra le problème « inique » (comme tu dis), de la dictature de l’argent (je dis ça parce que ta liaison sur le sujet, on l’a pas bien vue). Bref.
Du coup, ton état fort, à quoi il sert ? Enfin à quoi il sert d’autre, en fait ? D’autre que virer les immigrés, j’entends ? Ah oui c’est vrai, l’état c’est la démocratie, pas comme le bolchévisme tout pas beau façon Mitterrand et consort, ok ok ! Le peuple « s’accommode » donc t’es content doudou, tout va bien. Tout est raccord. On est content pour toi. Quand même je remarque une recrudescence de démocrates depuis que la fille du borgne score aux élections, des démocrates tardifs, quoi. C’est bien, bel effort : vive la République !

Les causes du tabassage, il était question de ça, à un moment. On a compris, pour toi, c’est question de culture : nous zot, français de souche, on n’est pas dans la culture du tabassage de femme à terre, mais certains si ? C’est où, certains ? Tu connais des pays dont c’est la tradition ? Raconte...
Oui bon, d’accord. C’est pas une tradition, mais c’est les conséquences d’une politique d’accueil pas prête à assumer les conséquences de ses actes. J’ai bon là ? Mais alors on est bien dans un contexte, du coup ! Alors décide-toi qu’on puisse commencer à parler sérieusement. Ou alors c’est culturel, ou racial ou ce que tu veux, mais là encore, faut t’expliquer. Parce que c’est l’un ou l’autre. Ou l’un et l’autre si tu veux, en attendant on attend de te lire là-dessus. Et pas juste constater que les types sont acculturés etc. Oui ils le sont. Donc ?
Allez, courage : j’ai hâte de te lire !

Mais moi, j’ai une idée sur l’histoire. Concentre-toi bien doudou, je vais te l’exposer.



Mon idée c’est qu’à la base, c’est pas sur une femme à terre que les mômes tapent, c’est sur une représentation, sur ce qu’elle représente en tant que. Que flic, que femme qui choisirait le métier de flic etc... même si y’a aussi tout simplement une proie facile à terre et des mecs nerveux, et là on est d’accord que le geste de la démolir à coups de pieds, c’est pas très civil.

J’en avais parlé quelque part, à propos des Hutus et des Tutsis au Rwanda. Je disais qu’on y découpait des représentations sans jamais s’occuper à prendre conscience qu’il s’agissait aussi d’êtres humains... du genre de ceux avec qui on buvait des coups la veille. Sinon ça le ferait pas : si c’est plus un salaud « d’autre » dans son inhumanité qu’on découpe, si ça devient « ce vieux pote Marcel » par exemple, on découpe moins bien... même ça devient très compliqué du coup (mais non mais non, j’excuse pas, rassure-toi, doudou, relax).
Et puis j’ai depuis pensé depuis aux sadiques, à ceux qui semblent y prendre goût, à ceux qui en font trop etc... enfin si dans ce genre d’histoire « trop » a encore un sens. Il devait y avoir des frimeurs là-dedans, bien sûr... de ceux qui en font trop mais surtout devant un public. Bon, ok, y’en a. Mais il doit y avoir autre chose encore.

Et je me demande si quand un type semble jouir d’en regarder un autre mourir, ou souffrir etc, c’est pas une façon de se positionner par rapport à la représentation qu’est devenu l’autre. Une façon de dire : « moi j’assume », j’assume la haine la violence (et ainsi je démontre que j’ai raison : on retombe de toutes façons toujours dans ces systèmes de justification à mon avis inhérents à une très grande violence, sans quoi je crois que personne n’en serait capable). Mais c’est toujours pas le vieux pote Marcel qu’on découpe, je crois pas : on ne fait alors qu’affirmer son acte, tenter de se persuader qu’il s’agit bien de Marcel et non de ce qu’il représente, on découpe par dessus l’image. Bref, on se positionne à partir de la représentation... et c’est mentalement encore et toujours autre chose que de découper le vieux pote Marcel.

Alors ça peut être une femme ou pas. Elle peut être à terre ou pas. On peut lui balancer des coups de pieds, des cailloux ou la découper en rondelles, c’est selon. Ça s’appelle de la violence oui, mais dans ce que je suggère il n’est plus juste question de la violence de l’autre, du méchant (pas plus que de dire que le mal serait dans l’homme gnagnagna). Non. Ce n’est pas exclusivement un autre qui frappe une femme à terre, il est aussi question d’un autre soi-même qui ne nous plaît pas beaucoup : parce que cacher le vieux pote Marcel derrière une représentation, on est tous capables de comprendre ce type de processus, parce qu’on l’a tous fait... on le fait tout le temps, même quand on n’a jamais découpé Marcel en rondelles.
Ça s’appelle juger.
Alors, Eichmann pas Eichmann ? Qu’est-ce qu’on aurait fait à sa place ? On peut toujours hausser les épaules et regarder ailleurs, en toute bonne conscience, dire qu’il est question d’un autre, d’un méchant, et éviter ainsi la question du mal. Dans ce cas, on se contentera de discourir sur la morale, par exemple. C’est plus simple. Faut-il parler alors de banalité du bien ?

En tous cas, il y a des contextes, oui. Toujours.


Dernière édition par chapati le Mer 31 Jan - 15:15, édité 3 fois

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Re: Violence et Représentation

Message par chapati le Mar 30 Jan - 0:54

La violence ayant été définie ici comme « en acte » (et non comme émotion intérieure qui est agressivité), on ne peut pas se contenter de dire qu’elle serait un mal en l’homme dont il s’agirait de venir à bout, et d’affirmer ainsi qu’alors, forcément les choses iraient mieux.

Que l’agressivité soit violente certes, quiconque en fait les frais le sait bien. Mais toute violence (externe) n’est pas forcément le fruit d’une agressivité (interne). Un voyou s’en prend à un riche parce qu’il veut de l’argent. Il n’y a rien de personnel, il ne juge pas sa victime, il n’a pas d’animosité envers elle. Il n’y a pas d’agressivité particulière en amont : la seule violence est dans la situation. Il y a de sa part violence sans agressivité.
A l’opposé, dès qu’un homme est jugé, la violence qu’on arrive à lui porter semble sans limites (jusqu’à découper le pauvre Marcel en rondelles). Et en dehors de ceux qui abusent d’un pouvoir par intérêt, égoïsme, absence pathologique d’empathie etc, c’est bien le jugement qui autorise à faire acte de violence.

Sous l’œil du juge, l’autre est nié, réduit à une image. Juger, c’est l’opération morale qui enferme l’autre dans une image. C’est réduire l’autre à une image dont on prétend avoir les clefs. Le juge se prétend capable de se mettre à la place de l’autre, il prétend qu’à cette place, il serait capable de faire autrement, mieux, mais qu’est-ce qu’il en sait le juge, de la vie de l’autre ? Comment peut-on juger un homme sans connaître sa vie... et qui peut prétendre savoir la vie de l’autre ?
D’autant que sa chère investigation marche beaucoup moins bien dès qu’il est question de lui-même, de ses problèmes à lui ! Étrange malédiction : qu’y a-t-il donc au fond des hommes qui résiste à un tel déploiement de rigueur psychologique ? Les juges seraient capables de lire l’âme des hommes au point de dire mieux qu’eux leur vie, et ne sauraient se débrouiller avec leur propre vie ? 

Le problème, c’est l’image. C’est la réduction à l’image. Le jugement crée une image de l’autre qui se superpose à l’être réel, et à partir de cette image, on s’autorise à ne plus tenir compte de la réalité de l’autre : l’image a envahi le récit, et l’autre n’est plus qu’une incarnation de cette image. Alors il est nié.
Et cette négation est pure violence en acte !
(ce qui n’est pas dire que rien ne justifierait qu’on se fasse des images de l’autre, mais si l’on voulait se mettre à sa place, il faudrait au minimum être capable de tenir compte de toutes les images susceptibles de faire de lui ce qu’il est, soit de toutes les images d’une vie)

Or, qu’il soit ou non capable de l’exprimer, le dernier des voyous a toujours quelque chose à dire pour sa défense : à ses yeux quelque chose de l’ordre du récit justifie toujours (au moins partiellement) sa propre violence. Personne de sensé ne peut décider en conscience d’en violenter un autre en s’estimant en tort (ou alors par intérêt) : une nécessité de cohérence minimum (cohérence oui, et non une morale) nous porte forcément à revendiquer quelque chose censé plus ou moins justifier nos actes.
Pour chacun d’entre nous, il faut bien une raison !
Et c’est à partir de la négation de l’autre qu’on s’octroie le droit de juger. Dès lors qu’on estime que l’autre ne serait pas dans son bon droit, bizarrement on s’estime, nous, l’être ! Le jugement donne l’autorité de s’accaparer un bon droit qu’on dénie à l’autre.
Et dénier le droit de l’autre, c’est nier l’autre.
L’être en lui est nié et ne subsiste que l’image de ce qu’il n’est pas et devrait être.

De là, on passe ou pas à la violence en acte. Le raisonnement qui justifie le passage à l’acte semble passer par l’idée que la fin justifie les moyens : « j’ai raison », dit le juge, et pour lui il est hors de question alors de laisser l’autre exercer un droit jugé inepte. A ce stade, aucun retour en arrière n’est possible, sauf remettre en question son propre jugement, ce qui n’est pas courant sous nos latitudes (d’autant que tout jugement prolonge quelque part notre vision du monde). Mais changer d’avis, ce serait se remettre en question, plus précisément remettre en question ses capacités d’évaluation... et en conséquence une part (bien réelle) de l’image qu’il se fait de lui-même.
Les dés sont jetés et il est trop tard pour l’autre : le verdict a été prononcé et est en général sans appel !

Mais le pire juge est celui qui ne se vit pas comme violent. Celui-là vous nie sans en être le moins conscient du monde, sans rien savoir de la violence du jugement : pour lui, juger est une conséquence naturelle et en quelque sorte inévitable de la raison. La culture du doute, l’exerce-t-il sur lui-même ? On n’en est pas vraiment sûr. Bref, notre homme a considéré un jour (dieu sait comment) que vous n’étiez pas conforme à telle image qu’il se faisait de l’homme, image on s’en doute liée à celle qu’il se fait de lui... et nous voilà niés par la grâce de son jugement. On est alors face à une violence désincarnée : protégé par une bonne conscience sans faille, notre homme juge les hommes à l’échelle de celle-ci. La bonne conscience est l’échelle de son bon droit. Banalité du mal.



Comparons maintenant cette façon de juger avec la façon dont il est procédé aux Assises.
Maintenant, il y a nous, un homme, et entre les deux, un acte.
Pour le cas de figure, imaginons un homme qui ait tué sa femme...

Un tel crime, c’est comme un mur face à nous, un mur trop haut pour nous. Mais là plus question d’une bonne conscience qui jugerait d’abord un homme, puis, à partir de causes soi-disant repérées en lui, spéculerait sur les effets pervers qu’elles ne pourraient manquer d’amener. Non. La pensée ne peut plus supputer ainsi, parce qu’en justice, ce sont les faits d’abord qui sont considérés : un crime a été commis... et un inconnu en est l’auteur. Voilà ce dont on dispose.

La justice juge l’acte d’abord, et non l’homme !
Et ça change absolument tout. La sale petite manie de tout savoir et tout juger à laquelle on s’adonnait avec tant de légèreté fait place désormais à tout autre chose : l’obligation de juger ! En l’occurrence de juger ici d’un acte trop grand pour nous, hors de notre domaine de compétence. Et juger un homme à qui cette fois est reconnu, ne serait-ce que partiellement, d’être indissolublement lié au contexte d’une vie, de sa vie... vie qui n’est pas la nôtre, et donc qu’on ne peut interpréter à la légère !
Telles sont les données du problème.

C’est donc seulement derrière l’acte qu’apparaît l’homme. Juger l’homme ne vient qu’au moment où l’on s’essaie à comprendre le rapport entre faits et intentions, afin d’établir les circonstances atténuantes ou aggravantes. La question de la gravité de l’acte donc derrière nous, il est maintenant question de déterminer au plus près la responsabilité d’un homme (mais cette fois-ci par rapport à du concret, et plus en fonction de nos chères images).
Et selon la formule consacrée, c’est « en notre âme et conscience » qu’on se doit de le juger. Aussi ne peut-on que se sentir obligé (autant que faire se peut) de tenter de se mettre à sa place. Parce que si l’on veut juger convenablement, on est bien obligé de comprendre un peu l’homme derrière sa faute... et ce d’autant qu’on tient son destin entre nos mains !
Et plus les faits sont graves, plus on est mis en demeure de mettre dans la balance la part d’inconnu au plus profond de nous, là où siègent nos zones d’ombre les plus troubles : nos doutes... là où l’on est renvoyé à un face-à-face avec notre seule humanité. Parce qu’à ce moment l’humanité est justement la seule question, la seule échelle de jugement de l’autre.

C’est contraint et forcé qu’on se trouve désormais en position de devoir rentrer au mieux dans le territoire de l´autre, ce territoire toujours inconnu qui est celui de sa vie. Et de nouveau, on se retrouve face à la même question : « qu’aurions-nous fait à sa place ? », celle précisément à laquelle on s’était toujours permis de répondre avec tant de désinvolture. Alors face au destin d’un homme qu’on tient entre ses mains, d’un homme qu’on se doit bien à un moment d’envisager comme un autre soi-même, c’est cette fois avec les mains tremblantes de peur de se tromper qu’on se retrouve sommé de répondre.

Alors vu d’ici : juger l’autre, prétendre pouvoir se mettre à sa place, savoir sa vie mieux que lui, tout ça ne peut plus qu’apparaître comme dérisoire, vulgaire, voire insupportable. C’est très concrètement maintenant qu’on peut soupeser la violence du jugement, ce poids qu’on s’était permis d’éviter de porter du fait de pseudo-certitudes ayant désormais volé en éclats.

Ouais, on ne nie pas un homme à la légère !



La non-violence, ce serait ne plus juger l’autre, cesser de se prétendre capable de se mettre à sa place, de prétendre savoir ce qu’on ferait à sa place, de prétendre savoir ce qu’il devrait faire... parce qu’à sa place, on n’y est pas ! La non-violence, ce serait une culture du doute (loin de la culture guerrière de l’Occident).

Le jugement est une violence pure... et aussi les conditions de la violence : la racine de la violence.
Tant qu’on n’arrachera pas cette racine, on n’en aura jamais fini avec la violence.
Être nié est intolérable.
Le jugement est intolérable et n’a pas à être toléré !
.

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Re: Violence et Représentation

Message par chapati le Mer 4 Avr - 4:15

Rwanda 1994 - le mal, la bêtise et la représentation.

L'histoire du conflit proprement dit.
La région dite des lacs en Afrique est essentiellement peuplée de tutsis et de hutus, qui vivent ensemble depuis des siècles. Au Rwanda, après une longue domination tutsie, les colons sont arrivés et ont assis leur pouvoir en faisant des alliances avec eux, attisant forcément ainsi les vieilles rancunes ethniques. Mais au moment de l'indépendance (1957) les hutus, plus nombreux, se sont logiquement retrouvés au pouvoir (après on l'imagine une campagne présidentielle jouant sur des ressorts ethniques). Nombre de tutsies sont alors parti en exil, dans des pays limitrophes où ils étaient encore au pouvoir.
Mais certains espéraient un retour au pouvoir et faisaient de temps en temps des incursions armées. Et à chaque incursion (en gros toutes les décennies), des représailles s'ensuivaient, en général très violentes (mais sans commune mesure avec le génocide de 94). Et puis en 94 donc, une armée tutsie a menacé cette fois très sérieusement de rentrer au Rwanda et d'y prendre le pouvoir. Par l'intermédiaire d'une radio populaire, le pouvoir hutu a alors fait monter la pression en stigmatisant pendant des mois les tutsies, jusqu'à chauffer à blanc les esprits, pour finalement donner un jour le signal du massacre...

Et à ce moment a commencé une folie sans pareil. Les types partaient chaque matin découper en rondelle leurs anciens potes d'école, collègues de travail, relations de bistrot, anciens amis, et ce comme s'ils allaient au boulot. Ils partaient machette au poing, en groupe et en chantant, puis tuaient, violaient, découpaient les gens toutes la journée... et rentraient le soir.
C'est ça, la spécificité du Rwanda ! (environ un million de mort en deux trois mois).


J'en ai parlé plus haut, mais je le remets ici parce quand j'ai évoqué le truc sur des forums, l'indifférence suscitée (par ma thèse) m'a littéralement abasourdi. Ceux très sûrs d'eux qui clament l'existence du mal en l'homme m'ont par exemple objecté que le problème aurait été le même avec la Shoah. Bien sûr que non : la Shoah était cachée au peuple allemand (autant que faire se peut), par la volonté d'un dictateur fou, et au sein d'un système pyramidal et paranoïaque. Au Rwanda, rien de caché. De plus, c'est la population (hutue) elle-même qui a massacré l'autre ethnie, pas les membres d'une armée (soumis donc à des supérieurs) et pas non plus dans des camps plus ou moins isolés du monde. Pour finir, l'Allemagne était en guerre, ce qui bien évidemment change tout !


Au Rwanda, on a donc martelé pendant des mois, via une radio populaire, un message comme quoi toute la misère du monde était la conséquence de siècles de domination tutsie. Tout était de la faute des tutsies. En clair on leur a mis une image dans la tête des gens.
Et l'image a suffi.
A suffit à déborder, annihiler, piétiner des siècles de cohabitation comme il en existe tant, partout dans le monde. Les hutus ont obéi à une représentation qu'on leur a mise en tête, au point de passer outre leur vécu, leurs émotions, leur image d'eux-même, leur mémoire, et jusque leurs amis bien sûr. Au point de se transformer en peuple d'assassins.
Et chaque matin, la scène se reproduisait, ils allaient tuer comme on va travailler... apparemment sans colère ni excitation particulière, sans recours à aucune drogue. Et le soir ils rentraient, peut-être faire l'amour à leurs femmes...

Qu'est-ce qu'il s'est donc passé ?
Il s'est passé qu'on a donné "une bonne raison" aux hutus.
Et que ça a suffit !
Une raison, c'est un argument qui rend un récit cohérent.

Ce qui est en jeu, c'est qu'un récit (cohérent) puisse susciter une croyance qui s'intègre à la représentation des gens, et qui possède une telle force de cohérence qu'elle balaie tout le reste. Et en particulier toute émotion, tout sensible en eux. Le Rwanda pour moi, c'est la preuve du diktat de la raison sur le sensible, du pouvoir totalitaire de la raison !

Les gens ont dit : "j'ai raison" (de croire à la cohérence du récit), et ça a suffi !
... à leur faire massacrer hommes femmes et enfants, chaque jour, pendant un mois !

Le Rwanda c'est l'exemple terrifiant du pouvoir de la représentation qui fait croire aux mots plus qu'à tout.


Et comme la sidération qu'à mon sens ne peut que susciter ce genre d'événement n'a pas semblé provoquer la moindre bribe de pensée dans les honorables forums (dits "philosophiques"), je ne vais pas développer : juste mettre ma phrase comme une bouteille à la mer et m'en retourner.

Ma thèse se résume en une phrase :
C'est pas des hommes que les hutus découpaient, mais des images.
.

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Re: Violence et Représentation

Message par chapati le Sam 16 Juin - 6:02

Banalité du mal.

On s'inquiète du racisme, mais personne ne pose la question de l'acharnement des occidentaux à tout savoir, tout savoir et ne jamais se déjuger. Or c'est la racine dont le racisme n'est qu'une des conséquences.

Le mal. Je suis toujours scotché en regardant les émissions télé sur le nazisme, fasciné de voir qu'un peuple entier ou presque ait suivi un fou. Un fou au discours sans doute suffisamment cohérent pour que ça ne se voit pas trop... à condition d'avoir des "affinités" (ou des prédispositions). Parce qu'adhérer à un tel discours, c'est montrer une volonté pathologique de tout savoir, de tout maîtriser ; c'est montrer son obsession d'avoir le dernier mot sur tout, toujours. Bref, c'est le fascisme. Et les gens s'y sont reconnus.

Par le dernier mot, il est question d'une certaine "hâte", celle de qui ne peut s'imaginer sans savoir mieux que l'autre. Au quotidien, c'est par exemple croire à ce qui nous semble simplement "logique"... au nom de la raison. Croire sans douter. C'est laisser la raison décider seule de "la vérité" d'un discours, c'est toujours la laisser in fine valider ou invalider les choses, c'est lui accorder l'exclusive du dernier mot, de mettre le point final qui justifiera la croyance éternelle (quand le sensible lui, est indéfiniment soumis au doute qu'exerce la raison).

Critiquer cette état de choses, C'est évidemment pas du tout renoncer à ce que la pensée vienne un jour à bout de tel ou tel problème, soit en capacité un jour de nous éclairer, mais simplement laisser le temps à la pensée de penser. Et ici j'émets l'idée que l'univers mental des uns et des autres (le savoir des uns et des autres) n'est rien d'autre que le moment où l'on "stabilise le monde", où l'on en fait une synthèse... parce qu'on n'arrive pas à en comprendre plus, à le comprendre plus loin que ça. Sauf qu'en général et chez tout un chacun, le doute est supposé surgir à un moment ou un autre (ou être en capacité de le faire).

Or ici, tout s'est passé comme si Hitler avait balayé toute possibilité de doute d'un revers de menton (preuve qu'il en fallait pas beaucoup). Et comme au Rwanda un demi-siècle plus tard, les types sont partis au quart de tour. L'univers psychique d'Hitler a semble-t-il suffi à reproduire leur désir de tout savoir, à les conforter qu'il disait tout haut ce qu'eux n'osaient affirmer avec tant de force. Bref, un révélateur de la justesse de leurs opinions qui leur permettait enfin de clamer à la face du monde qu'ils avaient raison, et ce depuis le début. Raison sur quoi, c'en est presque anecdotique : un bouc émissaire a suffi à canaliser ce détail. Refus de l'altérité. Il aura donc suffi d'un fou, d'un gueulard psychotique...

Et aujourd'hui, la honte de la race supérieure oubliée, les oies semblent y retourner de leur pas tranquille. Les vieux ne sont plus là pour dire la bêtise de tout cela (de toutes façons, ici, personne ne les écoute plus depuis longtemps). Et la volaille d'accélérer le pas, en attendant peut-être qu'un nouveau chef vienne la conforter, lui faire franchir la dernière marche : lui donner le feu vert...
Et bien sûr il faut se taper les experts se demandant comment on a bien pu en arriver au fascisme, pour en fin de compte épiloguer sur tel ou tel Mal qui nous "habiterait". Bref, tout plutôt que de penser notre civilisation. Les musulmans, ils s'autorisent à tout savoir sur eux (encore et toujours), jusqu'à leur expliquer qu'il leur faudrait réécrire leur livre saint, afin qu'il soit conforme à notre savoir à nous (et c'est à peine si trois pelés semblent s'apercevoir du genre de problème que ça pose, cette façon de penser). Mais sur notre civilisation à nous, silence radio, rien, nada : c'est pas nous, pas moi, fin de la réflexion. Tout plutôt que de penser cette fascination de savoir mieux que l'autre, de penser l'impératif d'on ne sait quelle raison ne pouvant qu'avoir le dernier mot (quitte à tout écraser au passage). Deux mille ans de guerre : aléas de l'histoire, accident ? La faute aux rois, à la religion ? (mais faute absoute par la chère révolution, celle où aucun doute, c'était bien nous cette fois : les droits de l'homme, ça c'est moi, c'est tout moi).

Banalité du mal ?
Si l'on veut. Sauf que les causes, Arendt les a ratées, et dans les grandes largeurs. Pourquoi une banalité ? A ça elle ne répond pas. Elle dit que ce serait affaire de raison (encore et encore), que penser devrait suffire à éviter ce genre de loupé, la morale ne pouvant que reprendre ses droits au passage. La morale et le tour est joué. Il suffirait donc de savoir plus, mieux. Après deux mille ans de pensée, on en était donc à massacrer la moitié de l'humanité. Preuve qu'on y était presque ? Encore un dernier effort et on va y arriver ? Bref, tout sauf penser pourquoi un monde de guerriers, un monde d'hommes belliqueux. Tout sauf penser la fuite face au doute, la fuite jusqu'à écraser l'autre. Tout sauf penser l'impasse du diktat de la raison et son fameux "dernier mot". Aussi dans un tel monde guerrier, comment faire pour exister sans devenir soi-même un guerrier, si l'on n'est pas porté à ça : comment exister dans ce voyage au bout de la nuit qu'on nous impose sans relâche ?

L'occident dit : "c'est ça la vie, la civilisation". Et que voit-on en guise de réponse ? La relève. Des types jouer des coudes au pas de charge. Créateur d'entreprise, c'est la dernière mode, le rêve de l'individu social, bien intégré au sein de son escadron? Ultime solution de survie ? Pas grave. Fiers de l'être. Créateur de fric, nec plus ultra de l'accomplissement humain, de l'épanouissement perso : la spiritualité en marche.
(et de sinistres clowns d'oser dire que c'est la faute au rêve, à mai 68 : quelle honte !).

Banalité de la bêtise oui, et de l'indignité.

chapati
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Re: Violence et Représentation

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