Bach - Saint Matthieu

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Bach - Saint Matthieu

Message par chapati le Mar 8 Mai - 21:00

D’abord, un mot sur ce qui fâche. Pendant des décennies on a joué Bach comme Wagner sans que personne ne bronche. C’est pour moi un contresens, et les contresens en musique, c’est impardonnable. Ce d’autant que Bach est bonne pâte et tolère à peu près toutes les interprétations (folk, jazz), toutes les adaptations (pour instruments divers par exemple). Mais joué façon Wagner, c’est niet ! Bref la révolution baroque des années 70, c’était pas du luxe...

Bach était métamorphosé. Tout s'est passé comme si était tombé du ciel la plus inouïe densité de chefs-d’œuvres de l’histoire de la musique. Aussi je veux bien imaginer l'extase des musiciens devant tant de beauté. N’empêche qu’ils en firent beaucoup avec le côté esthétique. Aux Passions par exemple, on ne pouvait que constater un déficit, disons de l’ordre de la ferveur. Alors ferveur religieuse je sais pas, peu importe : la religion est peut-être surtout le support le plus démesuré qui a permis aux artistes d’exprimer ce qu’ils avaient de plus essentiel à dire, mais alors c’est bien ce qu’ils avaient à dire qui était à hauteur de la musique déployée...

Une ferveur, un sens, un fil conducteur, quelque chose de cet ordre. Quand même, ça valait le coup qu’on s’y intéresse... surtout pour un morceau de près de trois heures, malgré tout délicat à jouer comme une succession d’éléments épars reliés par un seul fil esthétique. Mais soyons francs, la Saint-Matthieu joué à l’ancienne, c’était beau quand même, voire drôlement beau à certains moments. Sauf qu'entre ces moments sublimes, qu’est-ce qu’on s’emmerdait ! Alors l’ennui, éventuellement, ça peut se défendre, dans une vision dramatique de l´œuvre , mais alors en première audition, la fois où l’on découvre l’œuvre. Mais quid de la 80º écoute ?

Mais peu importe donc, plus que de réinventer un Bach au goût du jour, voire hifi compatible, c’est quand même du sens que les baroques ont restitué. La critique fut salutaire. N'empêche que pas sûr qu’elle ait été suffisante pour s’abstraire de contresens perpétrés depuis lurette, au point d’avoir souvent perdu de vue l’âme même des morceaux. En tous cas, à l'époque et après moult écoutes, j’avais finalement opté pour Koopman, plutôt qu'Herreweghe ou Harnoncourt. Ce que c’était beau, Koopman 93 ! Même si depuis, force est de constater que j’ai du écouter quatre fois plus souvent la compilation d’une heure (comme un "best of" avec rien que des tubes) que l’intégrale.

Quarante ans après la "révolution baroque", où en est-on ? Les réajustements tardent, commencent à peine on dirait. Les interprètes seraient-ils immatures, plus joueurs que musiciens ? En tous cas, pour la Saint-Matthieu et comme souvent, gloire à Harnoncourt d’avoir fait le job. Alors qu’Herreweghe n’a fait que répéter sa version précédente, Harnoncourt a vraiment remanié la sienne, impulsant avec son habituel mélange de folie et de rigueur une réelle ferveur un temps disparue des radars, tout en modérant je trouve l’aspect trop dramatique de sa version antérieure. Bravo !

Bravo mais. Oui il y a un "mais". J’ai dit l’ennui, comme conséquence donc d’une certaine théâtralité inhérente aux versions préhistoriques (que les musicologues justifient en prétendant que Bach aurait inventé l’Opéra). Mais si Harnoncourt comme Herreweghe ou Koopman y ont remédié, possible qu’ils ne l’aient fait que partiellement, parce que des bouts de théâtre dans l’œuvre, ils en ont laissé traîner (semble-t-il sans voir le problème, problème que j’avoue ne pas avoir vu non plus). Notons ici que les-dits "bouts" (passages théâtraux), ça représente quand même environ la moitié du temps total de la Passion. Il est en fait question des récitatifs, tenus par deux voix d’hommes, et dont j’ai toujours eu la désagréable impression qu’ils interrompaient la musique pour nous expliquer des éléments de scénario. Alors j’entends bien une certaine élite m’expliquer que mais non, on s’ennuie pas du tout, qu’il faut apprendre, que ça fait partie du spectacle, de la liturgie, du théâtre etc, mais eux sont experts et moi musicien.


Et pendant ce temps, au cœur de ces passions, baroques et autres, un type chantait. Il a chanté pour Herreweghe et les plus grands. La Saint-Matthieu oui. Il la chantait. Très bien. Un contre-ténor. Et puis après d'autres enregistrement (souvent excellents d’ailleurs, dans Bach et Monteverdi entre autres), ce grand chef de chœur et directeur de voix (à l’instar d’Herreweghe) s’est enfin décidé, à 65 ans, à cette fois la diriger, la Saint-Matthieu. Et hier je l’écoutais pour la première fois.

René Jacob a commis une sorte de miracle musical : il a gommé toute théâtralité de la Passion de Bach ! Les "récitatifs" s’insèrent dans une pure musicalité que je dirais proprement "bachienne", ce sans la moindre coupure, sans le moindre ennui, sans la moindre vraie chute d’intensité ! C’est magique !
Alors peut-être que les "tubes" sont moins splendides que chez Herreweghe ou Koopman, l’intensité moindre que chez Harnoncourt, mais Bach peut à mon sens soupirer d’aise dans sa tombe : une de ses plus belles œuvres a enfin été retrouvée, intacte, après des siècles d’outrages divers.

(la discussion j’imagine, reste ouverte, quant à un Bach opératique, une Passion comme une messe d’église ; il y a longtemps que je n’ai pas écouté la messe en si par exemple, mais j’ai pas le souvenir de curés débarquant au beau milieu pour faire leur sermon, et ainsi interrompre la musique vingt fois de suite)


Herreweghe est le plus sensible, le plus tendre, sa Passion la plus merveilleuse, mais elle manque d’une cohérence qui la tiendrait d’un bout à l’autre ; Koopman pareil, il est sans doute très esthétique, mais si raffiné, et certains chants de sa Passion me semblent inégalés (aus liebe) ; Harnoncourt a lui cette unité, et bien sûr sa "patte" inimitable qui crée une tonalité fiévreuse qui prend aux tripes. C’est un peu le pendant masculin d’Herreweghe, si l’on peut dire ça comme ça. Difficiles de les départager, ils sont tous magnifiques.

Mais pour moi c’est Jacobs qui a gagné. Parce que c’est tout simplement le seul audible (et tout aussi superbe) dans son intégralité, dans la continuité, et avec (ne déplaise) la douceur pour moi propre à Bach, totalement présente, épanouie. Sensible il l’est, sa Passion a quelque chose d’intime. Peut-être moins tendre que celle d’Herreweghe, et sans égaler la beauté inouïe de certains de ses solistes, mais tout aussi délicate. Quant à la ferveur, elle est tout aussi perceptible que chez Harnoncourt, même si moins démonstrative. Et si elle nous entraîne moins loin dans le drame, elle tient plus du réconfort, à l’instar d’ailleurs d’Herreweghe voire Koopman.

Enfin bon, sinon le mieux c’est d’acheter les quatre. A défaut l’intégrale de Jacobs et la compil de Koopman 93, si elle est encore sur le marché.



Quelques liens...
(grrr, je m'aperçois que ma version de Koopman de 1993 est complètement introuvable sur le web)


Herreweghe 99 (vidéo, enregistré en concert) :




Harnoncourt :




Et enfin donc, Jacobs :


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