Bach - Chaconne

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Bach - Chaconne

Message par chapati le Dim 13 Mai - 14:34

"Sur une portée, pour un petit instrument, cet homme a écrit tout un monde des pensées les plus profondes et des sentiments les plus forts. Si je pouvais imaginer que je puis créer, ou simplement concevoir une telle pièce, je suis assez certain que l'excès d'excitation et de bouleversement me conduiraient à la folie".
(Johannes Brahms, lettre à Clara Schumann)


En musique comme en philo, si le sens c'est compliqué, le contresens lui, peut sauter aux yeux. On a vu comment la Passion selon Saint-Matthieu fut maltraitée, comme si la beauté de l'œuvre ne suffisait pas, comme si la beauté n'était rien sans puissance (sous couvert de "drame religieux", on l'imagine). Avec la chaconne, le contresens fut tout aussi insupportable, elle fut massacrée par les plus grands. En premier lieu par les guitaristes dits "classiques", qui à l'époque jouaient tout de la même façon, "classiquement" donc, c'est-à-dire intellectualisant tout, comme si une certaine culture classique ne pouvait que prendre ce genre de chemin. Même les violonistes, et les plus grands, n'y échappèrent pas. Sauf que la chaconne déjà, c'est une danse. Soit l'exact contraire de quoi que ce soit d'intellectuel. Bref, les types jouaient sans rien comprendre à ce qu'ils jouaient... ce qui en plus ne semblait pas les troubler plus que ça (je vous épargnerai la liste de noms, dans la série #balancetonmusicien). Mais comment un morceau dont il est si facile de tomber amoureux peut-il susciter une telle indifférence ?

Certes, la Chaconne était incontournable pour les violonistes. Mais c'est surtout qu'elle servait de juge de paix dans les concours, vu sa longueur et sa difficulté technique ; elle servait à extirper ceux dont la perfection technique leur ouvrirait les portes du professionnalisme : la perfection technique comme vecteur musical absolu de tri : ô rage, ô désespoir ! Bref, une fois passés les concours, on ne s'y intéressait plus trop, le morceau était à mon sens largement sous-estimé (forcément puisque joué comme ça l'était, c'était surtout ennuyeux, puisque dépourvu de sens).


Au violon, il y a bien une noblesse, mais l'écoute est difficile. C'est le type de morceau pour lesquels on entretient l'idée que la musique classique nécessiterait une sorte "d'apprentissage" de l'oreille (foutaise élitiste). A la guitare au contraire, ce sont les moments de tendresse qui priment, mais il est quasi impossible de rendre la majesté du leitmotiv (celui de départ), la guitare n'ayant pas cette solennité. Et du coup on perd le contraste principal, soit la clef du morceau, qui oscille entre majesté et douceur. Au luth la-dite majesté passe, mais c'est la tendresse que l'austérité de l'instrument ne peut rendre. Bref, il n'y a que le piano qui restitue "facilement" toutes les nuances et la richesse de l'œuvre : l'architecture bien sûr, mais surtout les émotions et sensations, qui enfin peuvent apparaître dans la beauté majuscule du morceau, sa splendeur. Alors oui, c'est un "arrangement"... fait près de deux cents ans plus tard (et en particulier après le passage du "romantisme" en musique) par un certain Busoni, ce qui sans doute encore participa d'un certain mépris culturel ("c'est pas du Bach, c'est du Busoni, et qui c'est, ce Busoni ?"). Pourtant c'est facile de répondre que tout était bien déjà virtuellement là, qu'un arrangement ne transforme pas un morceau anodin en perle rare !

En tous cas, malgré ces difficultés réelles, des fois ça fonctionne, la Chaconne, quel que soit l'instrument. Par quelle magie alors ? Ça fonctionne sauf que bizarrement, d'un instrument à l'autre, on ne reconnaît pas le morceau. Cri du destin au violon, récit intime à la guitare, architecture divine au luth, passion pianistique ? Alors, c'est quoi la Chaconne ?

(posons déjà que quand on ne comprend pas un morceau, on peut toujours le jouer "au feeling" ; on n'est alors pas à l'abri des faux sens musicaux mais au moins ça ressemble à de la musique, ce qui est déjà mieux que l'injonction culturelle qui dit respecter le morceau par déférence envers l'auteur pour finalement le piétiner dans l'exécution)


Donc comment donc relier tout ça ? Voyons ça de près.
Les premières notes sonnent comme une urgence, elles ont un côté solennel. Il y a comme un effet d'annonce, on sent qu'il va se passer quelque chose. Bach a quelque chose (d'important) à dire. Une histoire ? C'est que toute solennité a quelque chose de définitif. Alors quoi : l'histoire d'une vie ? En tous cas, quelque chose d'essentiel est posé, est signé. C'est comme un socle, un socle à partir duquel tout le morceau va s'ériger. Pas de doute, il est bien question d'un récit (dont, après l'introduction, il est facile de retrouver le début, à la note près). Bach va nous raconter quelque chose, une histoire donc, mais avec des notes et non des mots : des blocs de notes en guise de phrases, comme autant d'émotions (et je crois que c'est faute d'avoir compris qu'il était question d'un récit que les types se sont égarés).

Une histoire donc. Une histoire mais aussi une danse. La Chaconne n'est qu'émotion, sensations. Bach se fait conteur de sensations pures, qu'ils articule et semble construire autour d'émotions. Toutes les nuances du sensible semblent traverser le morceau. La douceur est posée en fil conducteur, comme en contrepoint des premières notes en forme de destin. Des bouts de tendresse traversent ça et là un tableau doté d'une trame architecturale imparable. Des sensations émergent en blocs à partir d'émotions et nous sautent au visage, pour retomber plus loin en volutes d'émotions autres. Et ainsi, de plages en plages, s'élabore un récit sensible et a-chronologique où il est question de joie, de tristesse, de douceur, de passion, de nostalgie aussi. Tout y passe, et les émotions semblent se répondre sans fin, entre recueillement et exaltation. Douceur, ivresse, destin ? Difficile à dire, Bach n'est pas démonstratif, jamais, mais tout est là, dans les notes. Chacun est invité à glisser ses émotions à lui dans la trame du cantor, à se laisser porter par telle facette plutôt qu'une autre... et puis une autre encore. Bach est fou de sa Chaconne. Mais Bach est toujours musicien : il sait que lui-même n'est qu'un interprète comme les autres de ses propres œuvres. Aussi le morceau semble prêt à toutes les douceurs comme à toutes les fièvres. Les émotions sont sur le papier, ne reste qu'à les matérialiser, à se les approprier. Bach est universel, et c'est toujours avec tendresse que tout du long il construit sa composition. Bach amoureux, passionné ? Ou amoureux d'émotions musicales ? Qu'importe ! La musique coule comme lui seul sait la faire couler, en orfèvre pudique du sensible qui chante la vie comme on murmure à l'oreille des chevaux. Tout coule chez Bach, avec un naturel confondant, et toujours le même raffinement : c'est que tout est toujours si délicatement pensé avec lui ! (et point n'est besoin de Busoni pour s'en convaincre, un violon suffit)




Piano

Pour faire connaissance, le mieux c'est de commencer par le piano, sous les doigts de deux interprètes magnifiques : Yuri Boukoff et Hélène Grimaud. Le premier lien est signé Boukoff. Aucun doute : ce type est raide dingue de la Chaconne (ce qui est incontestablement la meilleur façon de la jouer). Et derrière un style plutôt classique, une réelle tenue, une trame rigoureuse, il dérape, explose, s'envole, et de ses doigts s'échappent en feux d'artifice des bouffées de lyrisme pur, des monolithes de passion, de égarements amoureux, des éclats de destin. C'est inouï, c'est délicieux. Boukoff est irrésistible. Merci monsieur Boukoff.





Mais Hélène Grimaud n'a rien à lui envier. Peut-être sa Chaconne est-elle moins définitive, moins absolue que l'autre, mais elle gagne en volupté ce que Boukoff érige en majesté. Grimaud n'est pas moins folle amoureuse du morceau. Elle est sensible, lumineuse, passionnée, incandescente (un poil démonstrative peut-être si l'on veut y redire, mais comment le lui reprocher quand elle le fait si bien ?) Bref, c'est tout aussi splendide ! (en concert, vidéo)






Violon

Après un tel feu d'artifice, pas facile de passer aux autres versions. Le violon donc (on rappelle que c'est écrit pour violon). Un jour, une gamine débarque, et du haut de ses dix-huit ans, dégage d'un coup de pied intergalactique la brochette de violonistes consacrés qui s'acharnaient à massacrer le morceau. Merci chère enfant, merci merci. C'est un cri ! Le sens ? La miss ne se pose pas vraiment ce genre de questions : c'est tout droit ! Alors, une chaconne certes juvénile, un poil scolaire parfois même, mais pas grave, d'autant qu'aucune version à mon sens définitive n'existe encore. Et moi j'ai gardé longtemps le souvenir de son ultime note. Il est vrai que le violon a cet avantage sur les autres instrument, il possède LA note du destin.





Groggy, je n'avais plus cherché d'autres interprétations, d'autant que ma patience envers le violon en solo est quand même relative. Et là, vingt ans après et grâce au web, je vois que miss Hahn a fait des émules. Et d'abord une dénommée Liza Ferschtman. Superbe, passionnée. Certains passages sont très beaux, même si tout n'est pas parfait : quelques variations rythmiques suspectes, peut-être un côté démonstratif (en tous cas j'ai eu cette sensation), mais un vrai talent, une vraie passion. Une belle version, en mode passion donc, et peut-être la plus aboutie des trois ? (en vidéo).





Mais je veux en mentionner une dernière, même si, il faut l'admettre, elle est pleine de défauts. Mais voilà enfin une Chaconne douce... et une Chaconne douce au violon, j'en avais rêvé. Aussi je la mets. Débarrassons-nous des défauts alors : des problèmes de rythme là aussi, mais surtout plusieurs moments où elle perd franchement la note juste... et se laisse aller à ne pas rectifier (aïe mes oreilles quand même). Bon bref, c'est comme ça. Et encore pas tant de passion que ça chez Sayaka Shoji (sauf envers le morceau bien sûr). Mais de l'amour, il y a. Y perd-on au change ? Pas sûr. C'est peut-être elle la plus proche de Bach. Elle un jour qui pourrait faire une version définitive que le violon n'a pas encore produit. Mais à condition qu'elle se retourne (et en fait plus de dix ans ont passé et pas de nouvelle version a priori, en tous cas sur le web). Qu'elle se retourne, et qu'elle se lâche aussi, qu'elle s'empare du morceau, en fasse "sa chose"... que le morceau s'envole. N'empêche, de longs moments sont délicieux, recueillis, plein de justesse, et le final par exemple est parfait ! Sakaya la douceur, Liza la passion. Que choisir ? Il faudrait les mélanger, les superposer, que sais-je : trouver une alchimie musicale. Sakaya, ma préférée en tous cas.






Guitare

Et enfin la guitare. Et là, c'est encore plus  difficile de trouver une jolie version. Mais après une cinquantaine de liens (tous plus effroyables les uns que les autres) sur le net : j'ai fini par en trouver une. Youpi ! Mais rapide, mais alors rapide... (enfin pour mon goût et au vu de ce que je viens de dire). Euh, la majesté peut-être, le destin faut voir. Que dire ? C'est comme ça. En tous cas, ça fonctionne, et sinon, tout y est : les nuances, l'architecture, le sensible bien sûr. Un cubain, Jorge Luis Zamora, se l'approprie, et le fait parfaitement. Un colosse bien délicat, ce Zamora. Passionné aussi. Bref, y'a rien à jeter. Y'a du merveilleux dans l'air... donc c'est bien la Chaconne ! Bach latinos ? Bah pourquoi pas ? (nombre de guitaristes sud-américains adorent Bach et le jouent souvent bien mieux que les européens).





Sinon deux autres versions audibles, très différentes. L'une, jouée par un chinois : Shin-ichi Fukuda, un excellent guitariste. Respectueuse de l'architecture tout en étant jouée avec une réelle délicatesse. Une très bonne version, sans vrai défaut sans doute, si ce n'est un poil trop "classique" à mon goût, trop "tenue", un peu arrimée au sol... mais dans un sens, c'est homogène, assez abouti.





Enfin une dernière, un peu crétine mais malgré cela sympathique. Bach espagnol cette fois (caramba, ça s'arrange pas). Eparpillée, complètement subjective, mais ma foi douce, avec de jolis moments sensibles. L'exemple typique d'une appropriation subjective qui ne s'est pas penchée sur le sens du morceau. Pas si mal malgré tout (avec vidéo).


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