Mai 68

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Mai 68

Message par chapati le Jeu 24 Mai - 15:50

Ce qui ne va pas dans la présentation qu’on nous fait de mai 68, c’est qu’on nous montre ça depuis le point de vue du progrès. Les types ont déjà en tête ce qui serait un progrès social et distribuent ensuite bons et mauvais point, comme si le mouvement des années 60 (dont il est bon de rappeler que 68 ne fut qu’un épiphénomène et en rien une tentative plus ou moins spécifiquement française de « révolution ») était un mouvement de revendications sociales comme un autre.

C’est-à-dire qu’en même temps qu’on nous dit ça, on nous dit l’utopie, la jeunesse etc. Et c’est là que ça déconne. Moi je veux bien que l’utopie soit un truc de la jeunesse, sauf que : un, quand les ouvriers s’en sont mêlés, eux aussi ont eu quelque chose à voir - et à dire - concernant l’utopie ; deux, si c’est pour balayer la-dite utopie en tant qu’illusion de jeunesse sans en dire un mot, on passe complètement à côté de quoi que ce soit qui permettrait de comprendre ce qu’il s’est passé (et d’en tirer quelque chose). Enlevez la part de rêve aux hommes, qu’est-ce qu’il reste ? Il reste un monde cynique qui ressemble foutrement à celui d’aujourd’hui, au pragmatisme glacé, dont nulle solution jamais formulée semble capable de nous sortir. Un monde où « c’est comme ça et pas autrement », bref un monde fasciste... où le publicitaire nous vend des rêves du type : soit ce que tu veux être, tu es libre d’acheter d’entreprendre. On a le droit d’être pauvre et de fonder une famille ? Ok mais quel changement alors : c’est où le « progrès » ?
Dans les années 60, les jeunes ne rêvaient pas d’être les héros du mauvais film actuel. En général, à ce genre de question, ils répondaient qu’ils « voulaient être eux-mêmes ». C’est pas mal, non ? Et ça encore, il faut que les menteurs professionnels de la droite (individualiste), les Sarkozy, Luc Ferry et compagnie, le salissent en baratinant que « ça voudrait dire » une aspiration à l’individualisme, comme quoi l’individualisme outrancier d’aujourd’hui serait le fruit des années 60. Sont gonflés ! Et minables aussi. Ces types sont des escrocs : c'est par exemple une véritable escroquerie sémantique que d'associer "libéral" à "libertaire".

Or c’est justement l’utopie qui doit donner à réfléchir, et non une sorte de comparaison sociale à la sauce progressiste, sur le mode d’un « avant/après » d’où du coup, les types n’ont rien à faire ressortir que les quelques axes qu’ils ont en tête aujourd’hui, parce que d’actualité. Alors on nous parle des droits des femmes et des homos, un peu d’écologie aussi, et circulez : voilà selon eux ce qu’il y aurait à dire sur mai 68. Quant à la droite, toujours aussi empressée d’idéologiser l’histoire, elle ajoute que ce serait forcément les soixante-huitards qui auraient pris les rênes du pays (en tant qu’élite issue des universités parisiennes : tu parles d’une élite) et donc seraient responsables du merdier actuel (dont l’individualisme donc). Comme si tout le monde avaient été soixante-huitard : vision du peuple toujours aussi méprisante, le peuple (fut-il universitaire) comme un troupeau de moutons qui auraient bêlés en choeur les trois slogans sur lesquels s’appuient sans vergogne des pseudo-sociologues pour dire les désirs qu’il faudrait tirer de l’inconscient du protestataires de l’époque. On peut difficilement se foutre plus que ça de la gueule des gens !

Cette méthode comparative, en terme de progrès, c’est hélas en gros ce que nous propose le Nouvel Obs dans son hors-série sur mai 68, et ce en plus en le décontextualisant des mouvements de contestation internationaux (mais avant tout américains) qui faisaient l’air du temps, le terreau sans lequel mai 68 n’aurait sans doute jamais eu lieu. Du contexte donc, pas un mot ou presque, ça en devient lassant...
(à lire, quand même, une très bonne interview d’Edgar Morin)

Bref je le répète, si on enlève l’utopie, on enlève le moteur, il ne reste qu’une carcasse vide de sens. C’est là-dessus qu’on nous propose exclusivement de réfléchir. On occulte le problème, on confond aspirations et conséquences, rêve et politique, ce qui consciemment ou pas participe au processus de récupération qui a eu lieu après ; processus dont, est-il utile de le préciser, il n’est bien entendu fait mention nulle part. Bref on évite avec toujours le même talent de parler de quoi que ce soit qui permette de comprendre ce qui fut en jeu dans l’esprit des gens à l’époque (et qui, qui sait, pourrait l’être encore aujourd’hui).
Ça va être chouette, la gueule de l’Histoire, dans les manuels scolaires !
Les types donc nous parlent de progrès social et point barre. Ils ont l’air content finalement, que ce soit les médias ou les politiques, de leur lutte à deux balles : « soyez confiant les gars, on va dans la bon sens », qu’ils nous disent.
Ben on n’est pas fauchés avec ça !

On peut encore rajouter un mot de Deleuze sur le sujet :
Mai 68 ne fut pas la conséquence d’une crise ni la réaction à une crise. C’est plutôt l’inverse. C’est la crise actuelle, ce sont les impasses de la crise actuelle, ce sont les impasses de la crise actuelle en France qui découlent directement de l’incapacité de la société française à assimiler Mai 68. La société française a montré une radicale impuissance à opérer une reconversion subjective au niveau collectif, telle que l’exigeait 68 : dès lors, comment pourrai-elle opérer actuellement une reconversion économique dans des conditions de « gauche » ? Elle n’a rien su proposer aux gens : ni dans le domaine de l’école, ni dans celui du travail. Tout ce qui était nouveau a été marginalisé ou caricaturé.


Dernière édition par chapati le Dim 3 Juin - 9:22, édité 2 fois

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Re: Mai 68

Message par chapati le Jeu 24 Mai - 15:51

"Individualisme" et mai 68.

J'y reviens. Pour mai 68, il faut excuser le camarade Deleuze de ne pas avoir imaginé (et donc répondu par avance) qu'on pourrait attaquer mai 68 en expliquant que ce serait un mouvement "individualiste".

Faut dire qu'on l'avait pas vu venir, celui-là, dans le genre foutage de gueule. C'est quoi l'individualisme sauce 68 ? C'est dire que le patriotisme, on s'en tape un peu ? Que la chair à canon, ça va bien cinq minutes ? Que le travail à la chaîne, c'est pas hautement digne ? Que que les hommes, c'est autre chose que des moutons qu'on peut tondre à loisir ? Ben si c'est ça alors, mai 68 est effectivement individualiste (mais où va-t-on, Marie-Chantal, si le peuple lui-même refuse de se laisser tondre).

Sauf que c'est pas comme ça qu'ils nous présentent les choses, les Sarkozy, Luc Ferry et autres magnats de l'élitisme bon marché, ils disent que le peuple serait devenu "égoïste". Pauvres choux, ils ont eu tellement peur de plus pouvoir tondre qu'ils disent que c'est la faute aux moutons, que ceux-là sont devenus égoïstes (et les tondeurs sont altruistes, comprenez bien : dans leur monde, chacun sa place). Sans doute que ces gars-là, ils ont zappé le nazisme, dans le genre date charnière de l'histoire de l'humanité (de l'occident). Alors mai 68, c'est plus facile de se pencher dessus et d'en tirer n'importe quelle connerie. Le XX° siècle pour eux, ça doit être un avant et un après mai 68 (mon dieu mais quelle bêtise). La guerre, ça doit être comme un trou pour eux... et l'histoire reprend (comme si de rien n'était) après cette fâcheuse interruption (tout à fait inexplicable, il va sans dire, mais sans conséquences, ça va de soi). On "reconstruit" nous dit-on (c'est le mot employé), et hop, c'est reparti pour un tour ! Ah que voilà de la belle sociologie...

Et vous savez quoi ?
Ben ça marche. Le mot d'ordre passe, en tous cas à droite... c'est-à-dire chez ceux qui politiquement revendiquent justement l'individualisme à fond la caisse ! Faut-y pas être gonflé ! Mais ma foi, si les gens sont suffisamment stupides pour croire à ce genre de manipulations, c'est qu'ils répondent bien au rêve de droite : enfler le peuple jusqu'à l'os, le presser comme un citron et s'en foutre plein les poches. Ça c'est du bon collectivisme, solidaire, fraternel et tout et tout !

Bien évidemment qu'il n 'y avait rien de plus collectif que mai 68, alors le coup de l'individualisme, c'est tellement gros, énorme, obscène, que ce bon Deleuze l'avait pas vu venir, celle-là. Comment peut-on se foutre de la gueule des gens à ce point ? C'est un truc qui m'a toujours dépassé. Que répondre alors à ces clowns obscènes ? Rien, y'a rien à répondre : ils n'en valent pas la peine. Les insulter éventuellement, ou les mépriser, y'a rien d'autre à faire, c'est une question de dignité : on n'a pas à répondre à des types qui se foutent ouvertement de la gueule des gens. La violence ne comprend que la violence. Ne reste donc qu'à insulter les insulteurs et passer à autre chose.

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