Descartes : résumé

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Descartes : résumé

Message par chapati le Dim 24 Juin - 15:43

Voilà ce que je tenais sans arriver à le clarifier : c'est pas tant que chez Deleuze il soit question de l'histoire de la pensée que de l'histoire de la philosophie. C'est que ça me gênait de parler d'une évolution de la pensée (ou de l'intelligence), en plus sur un temps aussi bref que deux mille ans, j'y voyais pas trop de sens. Bref, c'est là je pense qu'intervient "l'image de la pensée". L'image de la pensée (mon idée du jour), c'est que ce ne serait pas/plus de l'ordre d'un progrès de l'esprit, mais plutôt quelque chose en rapport avec le déniaisement d'une pensée philosophique engluée dans des limites religieuses et/ou transcendantes. Bref, la philo serait posée et son histoire pensée par Deleuze dans un cadre strict en rapport avec une histoire de l'image de la pensée avec laquelle il s'agirait de rompre, dont il s'agirait de s'extirper.

C'est qu'alors les choses s'enchaînent beaucoup mieux. On comprend (enfin je comprends) pourquoi par exemple il insiste tant sur l'origine grecque de la philosophie, quand nul doute qu'une philosophie indienne ou chinoise par exemple - au sens "art de penser le monde" - semble tout aussi estimable que la nôtre : Deleuze part des grecs parce qu'il s'inscrit la philo dans et par rapport au cadre de son histoire (de la philo). On comprend aussi (je comprends) pourquoi il parle par exemple de la phénoménologie comme étant "en retard" par rapport à Bergson (c'est que cette histoire de retard pouvait avoir quelque chose d'arrogant, ce qui me turlupinait de sa part). Je comprends aussi comment il peut être associé (par les américains), à un philosophe de la "déconstruction" : de la philo donc. Tout cela m'échappait (faut que je relise le début de "Qu'est-ce que la Philo").

Dans ce cadre donc, Deleuze répond clairement à l'histoire de la philosophie, qui pour lui répondrait elle-même à une pensée (plus ancienne) imbibée de religieux. Il évoque à plusieurs reprises l'effort grec de s'extirper de ce modèle, mais qui avec Platon en particulier réintroduira de la transcendance, pour aboutir à ce que Foucault définit sans ambiguïté en disant que jusqu'à Descartes, connaître consistait à déchiffrer ce qui était écrit dans le livre des dieux. Je comprends au passage en quoi Descartes prend une telle importance quand pour ma part, je trouvais carrément saugrenu de lui attribuer la "découverte" d'univers mentaux, de vision du monde propres à chacun (ça me paraissait tellement évident que chacun ait conscience de son propre univers mental... ou à défaut de celui de l'autre, tant ça paraît évident que personne n'a attendu Descartes pour juger son voisin). Descartes est donc important non par cet espèce de lieu commun du subjectif qu'il met en avant dans un monde de transcendance, mais bien parce qu'il réussit à faire rentrer son idée dans le cadre de la philosophie : il est important parce qu'après lui, la philo daignera prendre en compte le cogito plus que le cadre du livre divin qu'il s'agissait auparavant de déchiffrer. Et là encore on est dans la pure histoire de la philo, et non dans celle d'une histoire (évolutive) de la pensée.


On peut citer ici un bout de speech de Jean-Luc Marion, extrêmement clair quant au rôle joué par Descartes dans la philosophie :

Lorsque Descartes et ses contemporains eurent posé que nous ne connaissons les choses que par les idées que nous en avons, ils n’imposèrent pas seulement l’universel intermédiaire d’un film de visibilité entre notre esprit et le monde, où toute la difficulté reviendrait à séparer les représentations qui font voir une réalité de celles qui masquent sous l’apparence l’absence des choses (en sorte que la vérité devienne le combat du certain contre l’incertain par l’épreuve du doute). Ils allèrent aussitôt un pas plus loin : si connaître signifie connaître par idées, la différence entre les idées vraies et les idées fausses se joue donc dans le champ de l’image – entre celles qui confondent ou manquent les caractères de la chose, et celles qui les font voir clairement et distinctement.
Ces idées vraies n’offrent dès lors plus les formes de l’essence de la chose en acte, mais ce qui en rend certaines les propriétés telles que nous pouvons les reconstituer de notre point de vue, et non suivant l’essence de la chose, inatteignable directement.  (...) Modèles et paramètres définissent l’objet, qui fait l’économie de la forme essentielle de la chose, et annonce l’écart que Kant a fixé entre la chose en soi et le phénomène. L’objet devient ainsi comme un phénomène, en droit sinon en fait intégralement réductible à ce qui nous apparaît.





Sur Descartes lui-même.
Malgré vous l'avez compris mon absence manifeste d'enthousiasme, ce pseudo résumé est peut-être encore trop indulgent vis-à-vis de lui : Descartes aurait même raté le cogito... heureusement repris par Kant.

Voyons ça avec le résumé d'un cours de Deleuze :
Descartes maintenait encore explicitement le primat de l'infini sur le fini. De Descartes à Kant, la formule célèbre du Cogito, "je pense donc je suis" change tout à fait de sens. La révolution kantienne consiste en avoir promu la finitude constituante, et rompu ainsi avec la vieille métaphysique qui nous présentait un infini constituant et une finitude constituée. Avec Kant c'est la finitude qui devient constituante. Le cogito donc, prend un tout autre sens.

Descartes nous dit d'abord "Je pense". C'est la première proposition, c'est une détermination, qui plus est indubitable, parce que je peux douter de tout ce que je veux mais je ne peux pas douter que je pense, parce que douter c'est penser. Deuxième proposition : "je suis" ! Parce que pour penser il faut être : si je pense, je suis. Je pense est une détermination indubitable, or il faut bien qu'une détermination porte sur quelque chose d'indéterminé. Toute détermination détermine un indéterminé. En d'autres termes: "je pense" suppose "être" ; je ne sais pas en quoi consiste cet être. Donc si je pense, je suis. Mais je suis quoi : une existence indéterminée. Mais Descartes ajoute : "Je suis une chose qui pense".

Or pour Kant, Descartes ne peut pas conclure ça. Si "je pense" détermine une existence indéterminée, ça ne dit pas sous quelle forme l'existence indéterminée est déterminable. Or elle n'est déterminable que dans l'espace et le temps, sous la forme de la réceptivité. "Je pense" c'est ma spontanéité, ma détermination active. Mais si mon existence indéterminée n'est déterminable que sous la forme de la réceptivité, c'est à dire comme l'existence d'un être réceptif, je ne peux pas déterminer mon existence comme celle d'un être spontané. Je peux seulement me représenter ma spontanéité : moi, être réceptif, je ne peux que me représenter ma propre spontanéité, et me la représenter que comme l'exercice d'un autre. Et cet autre, c'est "Je". Kant voit deux formes que ne voyait pas Descartes : la réceptivité et la spontanéité.
Il y a une faille dans le Cogito. Le Cogito était plein chez Descartes, parce qu'il était entouré et baigné par Dieu. Il est fêlé chez Kant. Mais avec la finitude constituante. Je marche sur deux jambes, Réceptivité et Spontanéité.

https://www.webdeleuze.com/textes/77



Enfin un dernier mot, histoire d'en finir définitivement avec celui-là :
L'Animal-machine est une thèse métaphysique selon laquelle les animaux sont des machines. Les animaux seraient des assemblages de pièces et rouages, dénués de conscience ou de pensée. 
(...)
Descartes déclare tranquillement que les hurlements que pousse un animal pendant une vivisection n'ont pas plus de signification que le "timbre d'une pendule". Selon lui, les animaux obéissent à leurs instincts et donc au principe de causalité : en effet, tel stimulus extérieur (par exemple l'odeur d'un prédateur) entraîne chez l'animal telle réponse comportementale prévisible (ici, la fuite). Descartes affirme donc que l'on pourra un jour créer une machine qui soit indifférenciable d'un animal.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Animal-machine

Adieu René
(et merci encore d'avoir étayé avec tant de grâce la thèse concernant la raison et le sensible en occident)

 pig


Dernière édition par chapati le Mer 31 Oct - 17:01, édité 4 fois

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Re: Descartes : résumé

Message par chapati le Lun 10 Sep - 10:33

Bref le cogito, c'est la charnière qui fait passer la philosophie d'un univers écrit par les dieux et qu'il s'agissait de déchiffrer, à un autre où chacun à sa propre vision du monde, où chacun est doté d'un "univers mental" où il se représente les choses, le monde. A partir de là, on envisagera petit à petit par exemple non plus une "Connaissance" comme un ensemble de savoirs supposés expliquer une totalité des choses (à partir du vrai et du faux), mais un monde où ce sont les illusions des uns et des autres qu'il s'agit de dévoiler pour avancer vers le progrès en terme de savoir(s). Le point étant qu'un univers intérieur, mental, est toujours vécu par tout un chacun comme "cohérent", c'est-à-dire plus ou moins "raisonné", porteur de causes et d'effets etc. C'est donc selon Descartes la raison des uns et des autres qui sera désormais défaillante, par rapport à une pensée, ou plutôt une Raison entendue elle comme une sorte de logique pure, de type scientifique, et seule susceptible donc de nous amener à connaître réellement les choses.

Bref on est en plein dans une image particulière de la pensée : celle de la "représentation". Sans doute que la Connaissance des grecs et consort en était déjà une, et que la subjectivité relativise déjà les choses, ce qui n'est pas un mal ; sans doute que le sujet est questionné ou le sera à partir de son univers mental etc. En attendant, le cogito ne fait que déplacer le problème. L'objectivité "divine" qui servait de modèle a laissé place à un ensemble de subjectivités, de mondes propres, qu'il s'agit désormais de réunir en un seul qui vaudrait pareillement vérité. On est toujours à la poursuite d'une sorte de connaissance absolue qui ne peut aller sans que les choses/objets de la-dite connaissance soient eux-même immuables. Il ne s'agit plus que de les nommer, de séparer ce qui existerait réellement de l'illusion, puis de les cerner, voire de comprendre leurs relations etc. Bref, on reste dans le cadre d'un sujet confronté à des objets extérieurs, lesquels sont censés réfléchir une nature jamais remise en cause de l'homme en tant qu'observateur d'objets comme en tant que conscience face au "réel". L'homme est assimilé à un sujet conscient et aucune réflexion ne sera faite par Descartes quant à la nature ou la genèse du-dit sujet, voire de la-dite conscience pour les phénoménologues ultérieurs, comme si la pensée suffisait à valoir conscience, comme si l'homme n'était pas lui-même le fruit de cet extérieur fait soi-disant d'objets de savoirs.

Bref, que ce soit via l'homme ou plus tard la conscience, l'homme est toujours sujet-roi au centre d'un monde d'objets immobiles.

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