Différence et Répétition selon R. Tejada

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Différence et Répétition selon R. Tejada

Message par chapati le Sam 14 Juil - 17:31

Après l'avoir mis sur le fil Deleuze pour non-philosophe, j'ai eu des doutes sur la validité de l'interprétation de Deleuze par Tojeda, qu'on peut peut-être (sans garantie) assimiler à la façon dont un phénoménologue peut comprendre Deleuze. J'ai dit par exemple que "l'envers du phénomène" me paraissait "litigieux" dans le fil Deleuze, sauf que Todeja explicite la chose ensuite, nuance le propos et ses mots sont suffisamment précis pour être entendus, quand bien même une ambiguïté peut subsister. D'autres propos me semblent aussi litigieux, comme la théorie du double (inconnue pour moi, je crois pas que Deleuze reprenne ça après Différence et Répétition), je ne les passe pas ici en revue. Mais ce qu'il dit sur l'expressivité par contre me parle. Bref, c'est assez compliqué tout ça. Toujours est-il que le cours a quelque chose de clair, et aussi me semble-t-il une vraie volonté de ne pas dénigrer Deleuze : une "honnêteté", quoi. Aussi je le remets ici. Et on verra bien si je trouve à le commenter un jour... pour l'instant, mes objections sont plus "intuitives" qu'autre chose, donc je m'arrête là.

J'avais volontairement enlevé ce qui se rattache à une comparaison avec la phénoménologie, afin de ne montrer que la façon de Tojeda d'enseigner la différence deleuzienne. C'est pas inintéressant pour autant (Tojeda cherche aussi, par exemple, à trouver un lien clair entre différences et multiplicités). Aussi on peut si l'on veut lire l'intégralité des/du cours ici (on peut trouver le début du texte résumé ici en page 41)


Passons à la différence. On avait insisté avant sur l'idée que le tout n'est pas donné, que le donné est un éparpillement de différences qui font partie d'une sorte d'expérience pure. Mais la différence en tant que telle n'est pas le divers. Elle est “ce par quoi le donné est donné comme divers”.
Deux remarques immédiates à faire.

D'abord, le fait que la différence est la condition nécessaire de la diversité sensible, qu'elle est comme la raison suffisante qui est accoudée à telle ou telle manifestation de la diversité, qu'elle rend compte de l'expérience réelle qu'on peut avoir ici ou là de la diversité non seulement sensible mais aussi linguistique, sociale, biologique, etc.
Deuxième remarque : la différence est un vrai principe positif éparpillé dans l'envers de chaque phénomène. Dès qu'il y a phénomène on a tout de suite (chronologiquement) différence, quitte à ce qu'elle soit recouverte par l'habitude sous la forme de répétition mécanique. Toute chose, tout ce qui se passe et qui apparaît, est double, a comme deux moitiés : une différence et une répétition, un passé immédiat et un présent, une virtualité et une actualité. Il y a une illusion qui nous fait voir et nous installe uniquement dans la face répétée, présente, actualisée, qui nous donne en extension ce qui est primordialement intensité, différence d'intensité, éclair de ce qui advient dans un temps plus petit que le minimum de temps continu pensable.

Cette théorie deleuzienne du double, de l'objet double, a soulevée quelques équivoques. Il s'agit d'une tension temporelle absolument indispensable pour la création de multiplicités. Le temps est traversé d'une fracture fondamentale, celle qui sépare le passé immédiat du présent, d'un présent qui est en train de devenir un futur immédiat. Les choses habitent plus loin ou plus proche de cette fracture. On ne pourrait habiter dans un monde où les différences pures, en elles-mêmes, soient les seules instances du réel; ce monde uniquement virtuel serait irrespirable... un monde où il n'y aurait pas autrui, où les distinctions entre les formes seraient complètement effacées. Ce monde où toute chose qui arrive serait absolument nouvelle deviendrait insupportable.

Or la répétition arrive. Il y en a eu par ci ou par là. Elle a eu lieu dans un moment donné ; peu importe que cela produise une galaxie, un bébé, une histoire d'amour ou un acte politique, c'est de toute manière un événement. Qu'il y ait répétition ça veut dire que le virtuel s'actualise, qu'il s'effectue dans telle ou telle extension, individu, qualité... mais aussi que ce virtuel est susceptible d'une phase progressive de détermination qui va produire des choses nouvelles, qui ne ressemblent pas aux éléments qui constituaient le plan virtuel. L’ambiguïté de la répétition, qu'elle soit mécanique ou différenciante, c'est qu'elle est aussi l’ambiguïté de la relation puisqu'elle est capable de produire une habitude, une croyance, ou même une illusion, mais aussi une nouvelle Idée, un véritable événement.

Toute singularité, toute différence, tout élément génétique est double. Une dissymétrie les partages en deux, mais elle ne traduit pas une dévalorisation de l'actuel au profit du virtuel ; elle fait voir que l'actuel a besoin d'une sorte de réservoir, d'excès virtuel, pour que l'actuel se produise. Comme l'évolution créatrice bergsonienne, le monde est trempé ou imbibé d'une expressivité fondamentale qu'il ne faut surtout pas oublier parce que sinon on risque de faire de l'être univoque un être neutre, incapable de devenir et de création, phase dans laquelle s'arrêtent Duns Scot et aussi Husserl, ce dernier dans sa conception du sens. Comme le dit Deleuze : “c'est avec Spinoza que l'être univoque cesse d'être neutralisé, et devient expressif, devient une véritable proposition expressive affirmative”. Cette notion d'expression est décisive dans sa lecture du spinozisme, et comme dans le constructivisme immanentiste qui caractérise l'ontologie pragmatique de Deleuze.

Un élément génétique est d'un bout à l'autre expressif. L'expressivité est avant tout rapport à quelque chose, établissement d'une relation. Comme le dit Deleuze : “un être n'est pas le sujet, mais l'expression de la tendance, et encore un être est seulement l'expression de la tendance en tant que contrariée par une autre tendance”. Toute chose exprime quelque chose, tout terme se met en relation avec un autre terme, bref, "la différence est l'expression même". La différence exprime une tendance de toute chose qui aboutira à sa différenciation ou à sa solidification comme objet.

Ce caractère expressif de l'élément génétique est remarquable aussi dans la notion de force chez Nietzche. L'objet même est l'expression d'une force. C'est le phénomène qui est lui-même non une apparence mais l'apparition d'une force. Bien plus, à tout moment il y a des forces qui veulent s'emparer de l'objet. Toute force a une relation essentielle avec une autre force. Deleuze soutient que “l'être de la force est le pluriel”. Ça revient à dire que la différence est la force expressive qui gît dans tout phénomène. Aucune différence est équivalente dans la mesure où elle est d'emblée différence de quantité, irréductible à l'égalité. Toute la lecture deleuzienne de la pensée de Nietzsche est incompréhensible sans cette vision pluraliste des forces. Dans Proust et les signes l'essence artistique est un conglomérat d'expression, l'acte d'exprimer est son existence. C'est un point de vue à partir duquel un monde s'exprime.

Les yeux de l'être aimé seraient seulement des pierres, et son corps, un morceau de chair, s'ils n'exprimaient un monde ou des mondes possibles, des paysages et des lieux, des modes de vie qu'il faut expliquer, c'est-à-dire déplier, dérouler, et Deleuze affirme un peu plus tard: “L'expressivité, c'est le contenu d'un être”.

La différence s'exprime, c'est-à-dire devient répétition. Cette boucle expressive est la pierre d'achoppement pour la phénoménologie, au moins dans l'intention de Deleuze. Ecoutons-le, dans Différence et répétition : "il ne suffit pas de dire que la conscience est conscience de quelque chose, elle est le double de ce quelque chose (...)  chaque chose est conscience parce qu'elle possède un double, même très loin d'elle et très étranger. La répétition est partout, tant dans ce qui s'actualise que dans l'actualisation".

Essayons d'expliciter un peu plus cette affirmation paradoxale. Quelques lignes avant, Deleuze nous disait que la pensée explore le virtuel “jusqu'au fond de ses répétitions”, et que l'imagination saisit les processus d'actualisation, “appréhendant l'unité de la nature et de l'esprit”. C'est précisément à cette unité primordiale que renvoie l'affirmation précédente, “chaque chose est conscience”.

On avait fait allusion au fait que Deleuze avait introduit le principe "toute conscience est quelque chose” comme cheval de Troie bergsonien dans l'intentionnalité husserlienne. Mais, on pourrait nous rétorquer que si les choses ne sont pas des consciences, je ne peux pas parler avec les choses ! Bien sûr que non. Le problème se trouve ailleurs, dans ce "est" qui produit le lien absolu entre la conscience et la chose. Quand on affirme que "le ciel est bleu" on exprime, en fait, “l'étant-bleu du ciel”, c'est-à-dire un “événement idéel”, "une entité objective" dont on ne peut "même pas dire qu'elle existe en elle-même : elle insiste, elle subsiste, ayant un quasi-être, un extra-être, le minimum d'être commun aux objets réels, possibles et mêmes impossibles". Chaque chose est conscience dans la stricte mesure où telle ou telle chose, dès qu'elle est pensée, imaginée, désirée, (dans la vitesse de l'éclair) fait jaillir un sens, s'exprime, développe quelque chose.

Avançons un peu plus. La répétition crée le double de la chose. Comment ? La contemplation répétitive de l'esprit soutire une différence à la chose contemplée. Dans l'art on le remarque très souvent : deux sons situés de telle ou telle façon nous donnent quelque chose de différent que la simple accumulation de deux sons, deux taches de couleur dans un tableau, deux mots dans un même chapitre de roman nous provoquent un autre état d'esprit, nous changent d'une certaine manière. Toute contemplation est une contraction de cas, une condensation de singularités qui nous posent une question. Soutirer une différence, c'est donner une réponse implicite à la question posée par le signe. “Tout phénomène fulgure dans un système signal-signe”. Il y a une disparité dans le signe parce qu'il est parcouru par un déséquilibre entre sa partie virtuelle et sa partie actuelle. La duplicité de l'objet ne se produit pas par l'esprit mais dans l'esprit, dans l'imagination. Les choses ne seraient jamais doubles sans nous, mais le dynamisme expressif, favorisé par cette dualité, avec toutes les chaînes sérielles qui en dérivent, n'est pas produit par nous, ça se fait plutôt en nous.

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