Emmanuel Kant

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Message par chapati le Mar 8 Jan - 17:14

Ouf, c'est fait !

Je n'avais jamais pensé arriver à faire un résumé de Kant (dont j'ai pas lu une ligne). Et puis un texte de Michaël Crévoisier intitulé "Réflexion et expérimentation : Deleuze lecteur de Kant" (ici) m'a permis de relier les vagues bouts de ce que j'avais en tête (même si je prétends pas que tout chez Kant soit clair pour moi). En néophyte absolu donc, j'ai donc marché sans cesse sur des œufs.
Attention quand même ce résumé est intelligent, c'est-à-dire qu'il est supposé permettre au fur et à mesure de comprendre les motivations de Kant par rapport à sa pensée, et du coup de pouvoir impliquer un non-philosophe dans sa lecture (à l'inverse des trucs soit élitistes soit grotesques qui se prétendent résumés). Le but sinon est qu'il soit le plus clair et cohérent possible (et cohérent, il l'est pour moi). J'ai redécoupé, tordu voire bidouillé le texte de Crévoisier dans tous les sens pour ce faire (en espérant ne pas trop dire de bêtises). D'autres sources (principalement Deleuze) m'ont aidé.
Kant, c'est copieux. Mais finalement peut-être plus copieux que compliqué. C'est qu'on dirait que tout le monde pense comme Kant : soit à partir d'une part des idées de bon sens et de sens commun, de l'autre d'un système de boites. Les boites, c'est son truc à Kant, il semble vouloir tout mettre en boites, jusqu'à ce que ça recouvre le champ de la connaissance. Ça commence donc tout carré : raison, morale, raison ; mais après (vers sa fin de vie), ça se corse... voilà qu'il introduit le sensible pour lui chercher une place au sein de son cher jugement. Y'a pas : les boites comme le système sont bien foutues, mais on voit bien que ça va coincer, que ses boites carrées vont pas rentrer dans les trous ronds du sensible...



Kant conserve l'idée que réfléchir consiste à ordonner l'esprit, à ne pas le laisser divaguer au gré des affects et des humeurs, mais ajoute à ce risque celui de la divagation de la raison. Il veut redonner ses titres de noblesse à la raison (thèse, anti-thèse et synthèse sont les mamelles de Kant), raison dont il accuse les penseurs (les métaphysiciens en particulier) de lui faire dire n'importe quoi en parlant en son nom. Il va en fait tenter d'expliciter la raison au travers de rôles qui lui seraient propres, et de recadrer ainsi ce qu'il est "raisonnable" de penser. Il jette pour cela les bases de la phénoménologie (où l'homme est donc au centre de l'affaire) :
Phénomènes : Avant lui le phénomène c'était l'apparence sensible, l'illusion des sens qui s'opposait à l'essence intelligible, et il fallait aller au delà pour atteindre la chose en soi (voir Platon et ses essences). Après, le phénomène ne sera plus l'apparence mais "l'apparition". Désormais l'apparition renvoie à ce qui (nous) apparaît et aux conditions de l'apparaître. Il n'y a plus essence mais sens ou pas de ce qui apparaît. Du point de vue de la connaissance en tous cas, ce qui compte c'est l'apparaître et ses conditions... et ce qui apparaît, à hauteur d'homme, c'est donc les phénomènes.

Le philosophe dogmatique réfléchissait de manière déductive, s'intéressait moins à l'esprit qu'aux principes à partir desquels on pourrait déduire le réel. Le philosophe empiriste lui, examinait préalablement la constitution des idées, les déterminait comme objet d'analyse pour expérimenter ce que signifie penser. Kant les renvoie dos à dos pour proposer une synthèse des deux. Il invente pour cela la notion de "transcendantal" :
Le transcendantal s'interroge sur les conditions a priori de l'expérience, qui permettraient de rapporter les représentations aux conditions de leur mise en forme. Pour se déterminer, la réflexion devrait partir de ces conditions puis, son jugement fait, le valider en tant que connaissance dans le transcendantal. Quant au jugement, il vient pour Kant d'un processus directement issu de nos "facultés". Ce qui nous y amène revient donc à se demander sous quelles facultés nos représentations trouvent a priori une unité synthétique (et ne plus postuler qu'une chose vient de la sensibilité, une autre de l'entendement) :

Les facultés : La synthèse de ce qui se présente à nous ("apparition") s'organise donc pour Kant à partir des facultés, en fait à partir d'une faculté sensible (de réception) et trois facultés de l'esprit dites "actives", qui interviendraient donc ensemble dans la formation de nos représentations, en synthétisant expérience sensible et spéculation intellectuelle. Les trois facultés de l'esprit sont l'imagination, l'entendement et la raison et, selon que l'intérêt est porté sur la connaissance (raison pure) ou la vie quotidienne (raison pratique), elles s'organiseront différemment entre elles. Pour l'imagination, il est important de noter que chez Kant, ce n'est pas l'idée qu'on s'en fait (rêver etc) mais en tous cas d'abord ce qui produit des "schèmes" (voir plus loin).

Kant conserve la représentation (déjà en tant que support de savoirs). Les représentations ne sont pas pour lui données, mais le produit d'une synthèse engageant donc une articulation des facultés (penser de façon critique, c'est examiner les jugements que nous portons sur les représentations à partir de leurs conditions transcendantales). Penser de façon critique, c'est tenir compte des limites propres à chaque faculté tout en étant censés comprendre leurs articulations entre elles. Tout ce qui nous apparaît le fait sous les conditions de l'espace, du temps et des "catégories" : vite fait, les catégories (de l'entendement) sont des concept premiers, des sortes d'attributs universels qui permettraient à quiconque de se faire une idée de la nature des objets/phénomènes.

Schème 1 : Kant invente la notion de "schème" (on l'a dit, produit par l'imagination). Il y a deux opérations de la connaissance chez Kant : la synthèse et le schème. La synthèse produit des objets/concepts d'après ce dont le jugement a fait la synthèse ; le schème, c'est la situation inverse : un concept étant donné, il s'agit de produire (dans l'espace et le temps) un objet conforme à lui. Le schème est en quelque sorte le pendant du concept dans le cadre de la représentation. Sauf que ça va poser des problèmes (résumés plus loin dans "Schème 2").

La "Critique de Raison Pure" : les facultés "légifèrent" sur les objets/phénomènes qui lui sont soumis, et dans la recherche spécifique de connaissance, l'entendement préside : c'est lui qui juge en dernière instance. Il met les choses en un tout, en un point final : le concept. L'imagination elle, "schématise", produit donc des "schèmes" en référence au concept. Quant à la raison, elle participe de la synthèse sous l'égide donc de l'entendement. Voilà pour l'articulation des trois, qui pour Kant vaut "accord des facultés" (sous le régime donc de la "raison pure").

La "Critique de la Raison Pratique" disserte elle de la vie sociale, quotidienne. A la différence de l'autre elle est "intéressée", se rapporte à nos intérêts propres (chacun a ses objectifs, affectifs, sociaux etc). Même genre de logique ici, supposée aboutir à un accord (ou une harmonie) des facultés, sauf que cette fois le chef c'est la Raison, et pour cause que c'est bien elle qui spécule... et donc qui amènera aux décisions (pragmatiques) les plus appropriées. La morale intervient largement dans la raison pratique, dans la mesure où elle "au dessus" de l'intéressement... et en ce sens est posée en Loi par Kant. Pour Kant, le savoir (généré donc par la raison sous l'égide des concepts de l'entendement) nous met en capacité (en devoir même) de faire des choix, et en cela nous devenons "libres" de ces choix (et au dessus des animaux en ce sens). Or les choix sont susceptibles de modifier le cours des choses, ce qui pose de facto la question morale (et l'on comprend que la Loi morale ne peut qu'être pour Kant universelle).

Schèmes (2)  : La difficulté avec le schème, c'est qu'il est imbriqué dans la faculté de juger : la raison conceptualise dans la représentation, et le schème en quelque sorte extirpe le concept de la représentation pour l'incarner dans le réel, dans un objet réel. Tant que l'un et l'autre se répondent, il y a accord des facultés. Mais selon Deleuze, l'effort propre de la synthèse aurait du se poursuivre avec le schème : l'usage légitime du jugement nécessiterait de déterminer les condition de possibilité de la schématisation. Or celle-ci ne peut que rester obscure car, à la différence du concept, le schème est une sorte de catégorie mouvante qui implique une idée du jugement se réfléchissant lui-même, se jaugeant afin d'épouser au mieux le divers du sensible qui se donne à lui et échappe à tout détermination. Kant admet que la production du schème n'est pas mécanique mais relève d'un "art caché" (sans s'étendre sur le sujet). Deleuze de son côté prétend que le "jugement réfléchissant" (issu de la Critique du Jugement, voir plus loin) révèlerait cet art caché... et qu'ainsi l'ultime Critique ne viendrait du coup pas compléter les deux premières mais les fonder.


C'est que s'il a semblé dans un premier temps que le jugement avait pour fonction principale de produire des connaissances, en tant que consistant à subsumer le particulier sous un concept général, c'est qu'on présupposait qu'une telle subsomption soit toujours possible. Cependant il est des cas où aucun concept n'est en mesure de subsumer le divers de l'intuition sensible, qui laisse le pouvoir de juger dans l'incapacité d'en déterminer une synthèse. La Critique, si elle doit commencer par la réflexion transcendantale, doit donc s'achever par une réflexion sur le jugement (que Kant identifiera sous le nom de "jugement réfléchissant").

La critique du Jugement : Il est cette fois question d'interroger les expériences sensibles qui échappent et au domaine de la connaissance ou de la vie sociale, et là, Kant s'interroge à partir de deux boites : celle du beau et celle du sublime. Mais ce qui se joue n'est pas seulement l'intégration de l'expérience esthétique au jugement, c'est la rationalisation de l'accord des facultés entre elles.
L'expérience du beau va certes conserver la possibilité d'une telle harmonie par "le libre jeu des facultés" que Kant a lui-même instauré (afin si je comprends bien de se mettre en situation objective de critiquer le jugement). Mais sous l'effet du sublime, s'ouvre là un domaine où toute représentation devient impossible, où l'esprit critique semble se dérober. Libéré des contraintes de l'entendement, l'être est alors face à sa propre puissance :
Le "sublime" pour Kant, c'est en gros ce qui serait trop grand pour l'homme (pour l'homme de raison en tous cas), ce qui l'emporte "au delà de la logique et de toute représentation" (certains faits de la nature par exemple), ce qui le force à penser au-delà de ce qui semblait possible etc. Bon, on voit l'idée.

Et si la schématisation semble en accord avec le jugement dans le cadre du jugement déterminant, il n'en est pas de même dans le jugement réfléchissant, où aucune faculté n'est déterminante, la schématisation pas plus que d'autres puisque ce cas de figure est dépourvu de concept. Jusqu'alors, Kant avait cherché à fonder sa critique en faisant en sorte que coïncident l'apparaître et la représentation ; avec la Critique de la faculté de Juger, ce qui se donne à l'expérience ébranle l'accord des facultés et surgit alors une fracture entre elles qui ne peut être résorbée : en faisant violence à l'imagination, l'expérience du sublime laisse cette fracture ouverte. Atteindre le sublime, c'est atteindre une disjonction en nous qui, par delà la sensibilité et l'entendement, nous force à réfléchir au delà des lois qui régissent notre esprit : c'est ce qui force la pensée à se penser elle-même comme à penser le tout.

Arrivé à ce stade de lecture, la boucle semblait (pour moi Chapati) bouclée : le sensible à son tour était en capacité de juger la raison, ce qui faisait somme toute une jolie boucle systémique. Reste le problème du jugement réfléchissant que je ne suis pas si sûr de comprendre très bien : la pensée semble forcée à penser le jugement à partir d'une sorte de désaccord entre sensible et entendement... au delà duquel il faudrait bien s'entendre ? Et c'est de cette entente que viendrait le jugement réfléchissant, où le jugement devrait donc se réfléchir lui-même ? Il semble que ce soit ce que dit Deleuze en parlant "d'accord disharmonique" qu'il faudrait dépasser. Bon, ça se tient.

En tous cas il semble que ça n'ait pas vraiment agréé Kant d'abandonner ainsi les prérogatives qu'il attribue au jugement. Et Crévoisier objecte : mais comment alors fonder la connaissance transcendantale dès lors qu'elle doit aussi rendre compte de telles expériences ? Comment penser un fondement immanent à des facultés qui ne peuvent être ni unifiées ni réglées ? Kant invoque un sol assurant la stabilité de ces pouvoirs : la faculté de juger. Mais elle risque d'échapper à l'entendement et il va devoir la contenir. Et pour cela il n'hésitera pas à la considérer comme relevant d'un "bon sens" naturel... ce qui lui permet de renvoyer qui y déroge à sa propre déficience (dit plus directement : à sa stupidité). Bon sens et sens commun arrivent ainsi au secours de la réflexion transcendantale, afin d'éviter que l'édifice ne s'effondre dans l'abîme du mystère de la schématisation ou n'éclate dans l'expérience du sublime".

Et Crévoisier de conclure : Deleuze pose la question de la genèse des facultés, et de la réponse dépend la consistance du domaine du transcendantal.
Mais ce que Deleuze refuse surtout chez Kant, c'est l'identification de la pensée au jugement. En définissant a priori les conditions de possibilité de l'expérience au nom de l'harmonie des facultés, Kant réduit l'entreprise philosophique au fait de juger de ce qui est possible... et en lui octroyant ce droit de juger, il se voit contraint de ramener sous ces conditions de possibilités toutes les expériences, et cela au prix de coups de force. Le jugement réfléchissant est en cela révélateur : les expériences esthétiques qu'il veut systématiser sont celles qui le débordent. Le fondement transcendantal de Kant est abstrait, au sens où les "conditions de possibilité" de l'expérience renvoient non pas à la réalité de l'expérience, mais à une forme fixée une fois pour toute, comme si une telle forme pouvait exister.

Pouf, j'envoie...

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