Mondialisation & Traditions

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:51

À partir de reportages de journalistes envoyés deux semaines en pays exotique et qui en parlent en vieux baroudeurs, les occidentaux sont persuadés d'avoir une vie privilégiée par rapport au reste du monde. Par exemple ils penseront que ça doit être abominable de vivre une vie de pauvre en Inde. En fait je crois que c'est au passage qu'ils référent : à l'espèce "d'accident" qui les ferait passer de leur statut à celui d'indien pauvre. C'est comme s'ils s'imaginaient devenir aveugle... ou encore SDF si l'on veut, pour mieux coller à l'exemple. Bref ils ne comparent pas des vies, ils pensent à la chute que représenterait pour eux de passer de l'une à l'autre, à la perte de la leur pour une autre qu'en comparaison ils jugent pire (mais l'indien lui, voit les choses autrement, et ce d'autant s'il n'a connu que la pauvreté). Aussi pensent-ils vivre dans le meilleur des mondes, celui seul où ils croient possible d'être heureux (pas de muezzin, pas de castes, pas de famine etc). C'est fort de cette image enracinée dans l'opinion de tout un chacun que l'occident vend la démocratie au monde, à travers la mondialisation.

A la chute du mur de Berlin, les rats se sont précipités sur le gâteau : pas une miette désormais ne devait leur échapper. Un bémol cependant, les dictatures : dangereuses et incontrôlables, alors que le système "démocratique" semble pérenne. La démocratie répond en effet au désir populaire de justice puisque le peuple pense agir en élisant ses représentants : la justice est l'alibi parfait de la démocratie. Ça ne fonctionne pas mais on n'a pas trouvé meilleure théorie. Le système en outre est plutôt stable, toute démocratie finissant avec plus ou moins deux partis de gouvernement œuvrant peu ou prou dans le même sens, avec juste ce qu'il faut de différences de valeurs pour qu'on ait envie de voter contre l'idéologie adverse. On comprend que rien de bien révolutionnaire ne peut évidemment sortir de tout ça. En outre, l'information dote les démocraties d'une capacité à manipuler l'opinion publique qui n'a rien à envier aux dictatures. On fourgue au badaud de la matière à penser en l'invitant à penser par lui-même, un exercice où il est en fait question de s'engager une opinion à partir des seuls termes suggérés dans les questions proposées, "majorité" oblige... Le brave citoyen, persuadé de penser librement, a ainsi l'impression de décider de ses choix. Quant au contrepouvoir des médias, mêmes ceux d’entre eux à l'origine supposés les plus déterminés à assumer ce statut (démocratique) finissent "fatigués" : voir comment l'indignation provoquée par les premières caméras de surveillance s'est aujourd'hui presque transformée en bâillement poli face au flicage généralisé via le net et ailleurs. On s'est habitué. Mais peut-on s'habituer à ces questions saturées de mots d'ordre et dénuées de sens qu'on nous distille sans cesse ? Hélas les types se jettent dessus avec avidité et sans la moindre velléité de recul, ravis j'en ai peur d'avoir quelque chose à affirmer. Et même si un peu de lassitude transpire parfois chez les plus vieux, la fougue des jeunes générations, déterminées et joueuses, compense et renouvelle le système. Bref, tout est en ordre.


La stabilité de la mondialisation passe donc plus ou moins par la démocratie généralisée, l'Occident y joue de plusieurs cartes : la liberté d'expression, dont on voit le triste pli du nivellement par le bas qu'elle est en train de prendre, la liberté sexuelle, et les droits des femmes (voire des enfants).
La libération sexuelle, ça a commencé dans les années soixante. A l'époque, les politiques crevaient de trouille devant l'anarchie sexuelle qui se profilait, au point qu'aujourd'hui encore, tout ce qui touche à ce mouvement dit abusivement "soixante-huitard" (hippie en fait plus que politique) est stigmatisé, dénigré, occulté, mais surtout récupéré, sous l'appellation "libération des mœurs". On assiste depuis peu à une incroyable moralisation de la sexualité par l'État, qui fourre son nez partout dans la vie privée des gens, qui normalise et légifère à coups de lois (mariage gay) et de règles de conduites (aux ordres du diktat moral féministe). On encadre, découpe, légifère : tout doit rentrer dans un cadre moral et normatif sans que personne ou presque ne semble s'en soucier. Il y a vingt ans, une femme qui par exemple se refusait à son mari, on invoquait le "devoir conjugal", aujourd'hui un mari qui la bousculerait un peu risque vingt ans de taule : plus qu'une petite frappe qui viole une inconnue au fond d'une impasse mal éclairée en lui fourrant un couteau sous la gorge. C'est fou comme tout ça est pensé !

La révolution sexuelle (pilule et avortement), c'était pourtant peut-être la plus grande révolution de tous les temps, celle susceptible d'augurer des relations hommes/femmes enfin débarrassées de l'esclavage des femmes vis-à-vis des aléas de la reproduction : pour dire clairement les choses, le droit d'aimer sans peur, sans arrière-pensée. On aurait bien aimé voir comment le monde allait s'adapter à cette nouvelle donne, voir si quelque chose ayant trait au bonheur surgirait quant aux modes de vie des femmes et des hommes. Hélas non. Au lieu de donner le temps au temps, de laisser une chance aux gens, de voir comment tout cela pourrait tourner, il a fallu que certain(e)s se mêlent de tout réguler, de concocter les (nouvelles) règles de la sexualité, du haut on l'imagine de leur précieuse expertise en matière des choses de l'amour. L'amour sexuel est aujourd'hui en bonne voie d’être codifié moralisé étatisé, bref normalisé... et gare aux "déviants" : ils risquent aujourd'hui presque plus gros que des meurtriers.

Décrivons le processus normatif : dans un premier temps, le corps est un jouet érotique gracieusement adoubé par les autorités, et dont il est conseillé de profiter autant que possible, malgré le risque de transformer la/le partenaire en fantasme (et les désagréments en conséquence). Vient ensuite le temps "de la maturité", où le mariage récupère sa place morale d’installation dans la vie adulte, avec donc retour triomphant de la sacro-sainte famille, vecteur éternel s'il en fut de stabilité politique... et qui plus est compatible avec les normes mondiales en vigueur dans les sociétés sexuellement les plus rétrogrades (ça tombe bien). La mondialisation morale de la sexualité est si efficace que les greniers à sexe les mieux achalandés au monde changent leurs lois pour adopter celles de l'Occident (sans changer d'un iota leurs habitudes proxénètes, ça va de soi). Bien entendu, les jeunes des pays encore soumis aux diktats religieux (tous plus réticents les uns que les autres sur le sujet) sont plus que sensibles aux sirènes pseudo-libertaires de l'occident, via les séries télévisuelles américaines en mode fric pouvoir et cul... et le porno bien sûr (en trois clics, double pénétration en guise d'initiation à l'amour). Voilà donc pour la "liberté sexuelle". Trop cool.

Les droits des femmes eux sont de plus en plus assurés par la clique néo-féministe, groupement d'enragées revanchardes à mille lieux des femmes qui conquirent de haute lutte le droit à la pilule et à l'avortement : on est passé du "jouissez sans entraves" au "si tu regardes mes nibards que j'exhibitionne joyeusement au monde parce que c'est ma liberté, je t'en colle une, espèce de gros dégueulasse". Charmant(es). Les femmes n'échapperont pas à la normalisation en cours : objets sexuels puis matrices de la sainte famille. Et ainsi déclarées adultes et maîtresses d'elles-mêmes, elles bosseront comme les mecs : même que ça fera une explosion de main d'œuvre qui enrichira toujours plus nos amis rats qui s'en frottent déjà le museau. Aucun doute, le progrès est inéluctable. Ceci dit, c’est compliqué : bien sûr que le travail des femmes est actuellement dans moult contrées la seule façon qu'elles ont de s'émanciper de la tutelle des hommes. Que faire ? De toutes facons, elles n'auront pas le choix : ça devient déjà de plus en plus difficile de vivre en France par exemple avec un seul smic, le mariage est une quasi obligation sociale. Le pack comprend donc une incitation appuyée à l'esclavage du travail, réjouissez-vous mesdames, de vos futures libertés.

Et encore un mot encore sur la foutaise du leitmotiv occidental quant à un droit au rêve des enfants (comme si les mômes rêvaient plus ou mieux en occident). En guise d'argument, on nous montre des gosses-esclaves en train de se bousiller la santé dans des endroits immondes... et les types de surenchérir que chez nous, ce ne serait pas admissible (sauf que là-bas ça n'a rien d'une norme, figurez-vous, mais bref). Qui sait que les mamans indiennes ou africaines massant leur bébés tous les jours et ce pendant quelquefois des années ? (mais non je dis rien). Bref, en théorisant l'idée d'enfance innocente et heureuse, l'occident en arrive à rendre le quidam horrifié devant un garçon de treize ans serveur dans un restaurant : "mais on lui vole sa jeunesse" s'indigne-t-il (pendant que son môme se paluche sur du porno). "Les mômes doivent rêver", assène l'occidental-qui-sait-tout, point barre et pas grave si le rêve se termine à dormir sur les cartons d'un trottoir parisien. Rêver c'est jouer oui oui, sans doute... mais tous les enfants jouent, même dans la misère (de quoi vous parlez, les gars, de votre môme qui vous adresse plus la parole ?). Rêver ouais. Et ingurgiter de la normalité à haute dose à l'école jusqu'à décrocher un CDD de perroquet-robot vendant la merde des riches voleurs qui affutent la pointe du progrès. Et puis si on a très mauvais esprit, on peut aller jusqu'à se demander si c'est les mômes qui doivent rêver ou si c'est pas plutôt les parents qui ont besoin de mômes pour rêver (voir Outreau et compagnie). Hum.

Bref, boilà donc comment l'occident vend la mondialisation au monde via le concept de démocratie.

A ce stade, trois choses sont à préciser.
Un : après avoir voir posté ce genre de babil dans d'autres forums, des génies sont venus m'expliquer que je serais un sous-marin facho sous prétexte que MLP cause aussi mondialisation et traditions. Ben non, pas plus que je ne veux promouvoir par exemple le retour des femmes au foyer (et débrouillez-vous avec vos petites boites à penser).
Deux : mon propos, c'est pas de dire "z'avez vu comment ils nous manipulent" : y'a pas de "ils" qui manipuleraient plus que ça (c'est pas ça que je dis). On est manipulé, certes (mais c'est pas nouveau), mais pas par un pouvoir qui serait tellement plus conscient des choses que le peuple (les hommes de pouvoir pensent comme le peuple). Si les questions proposées au peuple sont foireuses, c'est surtout qu'elles sont prises dans un système qui refuse de prendre compte le long terme. Ça, beaucoup en sont conscients, nous en avertissent... n'empêche qu'aux bonnes questions, on n'y arrive jamais, et ce que ce soit les autorités, le peuple ou même les médias. Les questions qu'on pourrait dire "philosophiques", il y a toujours avant une morale ou une norme qui empêche d'y arriver, une question sur laquelle le débat se cristallise et finalement se clôt, généralement dans une polémique insoluble entre positions autistiques (voir celui sur le mariage gay par exemple, où il fut tranché avant que de mettre en exergue la totalité des problèmes, d'où le pourrissement interminable de la situation où quelque chose de l'ordre du non-dit restait en travers de la gorge des anti).
Trois : c'est pas autre chose que des valeurs démocratiques que je prône, même si au point où l'on en est dans ce système de voleurs, tirer un roi au sort ne ferait pas plus de dégâts. Je suis persuadé que si les vrais problèmes étaient clairement exposés, le peuple serait capable d'une bien meilleure analyse (une certaine façon de poser les problèmes est peut-être la raison du succès de Macron, même si ses solutions n'ont pas l'air de briller par l'inventivité ou la profondeur, pas plus qu'être porteuses de raisons d'espérer). L'idéal serait de trouver un système démocratique qui fasse barrage à la connerie (...)


Quand le monde aura adopté nos exigences, aura gommé l'altérité, quand on aura arraché les sociétés traditionnelles à leur évolution propre, leur vécu, à la diversité de leurs modes de pensée, quand on leur aura volé leur histoire, leur mémoire et leur destin, on perdra à jamais des milliers d'années d’exemples de façons de vivre et de modes de pensée. Ce sera la fin de l'Histoire : la fin de la mémoire des hommes. On n'aura plus personne pour dire, voire penser autre chose que le discours unique et formaté, et les trois bricoles qu'on pourra toujours vaguement trouver à en dire. On sera juste seuls...

Moi je me souviens des népalais, "maladivement" gentils et pacifiques... puis transformés un temps en apôtres de la guérilla par quelques abrutis maoïstes ; j'ai vu des malgaches tout en charme et en douceur finissant par se massacrer entre eux de façon absolument sordide. Et aujourd’hui, toute cette horreur, cette violence se répand, se généralise insidieusement partout ; chaque jour la mondialisation rend les peuples plus violents. Le peuple oui (il suffit pour le constater de s'y être promené avant)... je ne parle pas des structures, mais bien des hommes.
... et il faut encore subir le robot de service qui vient nous expliquer, sûr de son fait et chiffres en main, que ça va mieux ; que bien sûr que la scolarisation ne peut que faire évoluer les esprits dans le bon sens ; que l’égalitarisme entre hommes et femmes ne peut qu’être source de justice et donc vecteur de bonheur ; que le droit des enfants etc etc... sauf que ça marche pas : la violence, l'agressivité, le mode de pensée fasciste, l'indifférence envers l'autre : tout ça progresse sans cesse, et ce donc jusque dans ces régions autrefois traditionnellement des plus pacifiques : les gens deviennent agressifs, malheureux, violents, et durs : intérieurement durs. C'est ça la mondialisation, c’est la conséquence du prix mondialisé du kilo de riz ou d'huile. La mondialisation de la dette envers le dieu-fric, c’est l'homme-robot, violent, c’est la mort du sensible. Et nos statisticiens n'y voient rien, incapables d'évaluer la différence entre cruauté sociale, mais aussi empreinte de douceur, et l’agressivité individuelle. Ils disent que la violence c'est pas beau et tournent les talons. La douceur ça rentre pas dans leurs stats, c'est devenu exotique la douceur, nostalgique, déviant, quasi infantile, j'ose à peine le dire : "superflu".
(un temps il se racontait que les mamans tahitiennes masturbaient leurs enfants petits, je n'ai jamais su si c'était une légende ou pas... maintenant en tous cas ça serait la prison pour non-conformité avec l'initiation à l'amour via la double pénétration en trois clic comme vecteur de progrès).

"Mais ces gens sont en train de sortir de leur moyen-âge, plaident nos experts-technocrates, c'est triste mais ça vaut bien quelques pots cassés, y'a pas moyen de faire autrement". Ces gens ne voient ni ne comprennent rien, ne se rendent pas compte qu'ils reproduisent l'exact discours colonialiste d'il y a un siècle. Ils n'ont rien appris rien compris. "Puisque la cause est juste (celle des femmes, des enfants), le combat doit être poursuivi, mené à terme", poursuivent-ils, la fin justifiant toujours pour eux n’importe quel moyen. Et leurs conclusions ne les effleurent pas même pas en conscience, pourtant on les entend si fort : "à la fin, ils vivront comme nous, c'est-à-dire mieux"... misérable leitmotiv colonialiste des plus indigne, balbutiement vaniteux d'un universalisme pas vraiment pensé, pesé, soupesé : en clair, discours de débile. A se demander si la mondialisation est autre chose que la poursuite de la pensée colonialiste.

Chaque mémoire est une histoire : il est toujours question d'un homme, d'une tribu, d'un pays, d'une religion, d'une culture... autant de singularités qui mises bout à bout reflètent les facettes de ce que nous sommes. Et à la fin, c’est de civilisation dont on parle : il est question de la mémoire du monde. Imposer notre civilisation prétendument universelle au monde, c'est détruire des modes de vie multiséculaires, briser le cheminement, le rythme des hommes, leur évolution, leur histoire. On va casser tous les modes de vie altères, écraser les mémoires, le peu de sens que des millénaires d'histoire a pu réussir à forger tant bien que mal ici et là. On va briser le devenir de l'Histoire et la mémoire de l'homme. L'altérité est en train de laisser la place à une civilisation de robots amnésiques.

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:52

L’écologiste indienne Vandana Shiva était samedi à Paris pour parler de la guerre des matières premières qui fait rage en Inde dans l’indifférence générale. Dans le centre-est du pays, les populations tribales sont prises en étau entre les paramilitaires qui soutiennent les intérêts des industriels et les rebelles maoïstes. Le conflit a déjà fait des milliers de morts, des dizaines de milliers de déplacés et touche un tiers de l’Inde.

Après la création de l’Organisation mondiale du commerce, en 1995, notre réglementation minière a été assouplie et les multinationales ont cherché à s’accaparer les ressources (...) La mondialisation, c’est la loi des multinationales, elle modifie génétiquement l’Etat : il ne représente plus les intérêts des citoyens mais ceux des sociétés mondialisées. L’Etat-entreprise finit par se militariser pour servir les intérêts privés. C’est la mort de la démocratie. Cela se passe partout (...) Ces populations étaient non violentes, mais elles sont coincées entre l’Etat qui en recrute certains et les maoïstes qui en recrutent d’autres (…) Les tribus luttaient pour leurs droits inscrits dans la loi, elles ont été renommées terroristes. (...) J’ai participé en avril à une manifestation en Allemagne en marge de l’assemblée générale de Bayer, qui rachète Monsanto. Et vous ne le croirez pas : Bayer a tenté d’aller en justice pour tenter de faire qualifier les manifestants de terroristes !

http://www.liberation.fr/futurs/2017/06/11/vandana-shiva-la-mondialisation-modifie-genetiquement-l-etat_1576052

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:53

Une identité nationale, ce serait quoi ?
(parce que si ça devient insupportable d'entendre brailler la Marseillaise comme on lâche un vent, ça l'est tout autant d'entendre bêler en chœur que la France serait un melting pot de cultures diverses)

Le problème est de savoir ce qui ferait spécificité. Les racines judéo-chrétiennes ? Elles se sont présentes dans tout l'Occident. La révolution française, une histoire propre, une littérature ? En additionnant les choses, je crois pas qu'on y arrivera. Les faire converger ? Une convergence, ça fait pas une mémoire...

Posons qu'on pourrait l'approcher via deux éléments : une mémoire collective et un mode de vie, ou plutôt un système de modes de vie. Mémoire collective et mode de vie sont peut-être liés, ils ne sont pas interchangeables. On est certes issus de l'Histoire, mais pas pour autant réductibles à celle-ci. On n'est est pas un produit passif, un simple point de convergence. Une autre histoire nous dit qu'on est ce qu'on devient. Au bout de la nuit, le voyageur s'en fout complètement de l'Allemagne et de la France, c'est pas sa préoccupation, c'est pas son histoire.

Et c'est pas non plus à partir de différences d'avec l'islam qu'on trouvera une identité française : l'identité c'est pas une somme d'exclusives, mais plutôt un système d'appartenances. Des fil d'appartenance traversent les pays, les milieux, les cultures, s'agencent et se recoupent en territoires, en devenirs plus larges que nous ; en même temps que des bouts d'histoire se croisent, se répondent, s'agencent et se répartissent en devenirs singuliers.
La révolution française n'est pas une convergence de devenirs révolutionnaires, les gens ne sont pas devenus psychologiquement révolutionnaires : ils avaient faim et étaient en colère ! De même la résistance ne fut sans doute pas une convergence de belles âmes (même s'il y a du y en avoir), mais plus vraisemblablement un melting-pot composé plus de grandes gueules que de types outrés par le sort réservé à la nation. Enfin la France n'est pas plus que d'autres pays colonisateurs le pays du métissage (le coup de la terre d'accueil du pays des droits de l'homme, y'en a marre : les portugais par exemple se mélangeaient bien plus aux pays colonisés).

Bref, ce qui ressemblerait au plus près à une identité, ce serait sans doute l'inconscient collectif. Mais les correspondances entre inconscient collectif et modes de vie ne vont pas de soi, trop de choses rentrent en jeu : une mémoire collective ne suffit pas à en dessiner les contours, ils en débordent toujours, comme le présent déborde le passé.


Samedi à ONPC, Finkelkraut parlait de "civilisation" française. Malgré une interruption due aux hurlements d'une néo-féministe (et humoriste avec ça, selon ses critères), il a été bon. Mais là il a tort. La civilisation en question, c'est pas la France c'est l'Occident. La France, c'est une culture, pas une civilisation. C'est pas la France qui est à mettre en balance avec l'islam mais éventuellement la civilisation judéo-chrétienne, disons quelque chose de cet ordre.

Pour moi, la différence c'est qu'une civilisation doit se définir par rapport à une mémoire, un inconscient collectif, quand une culture c'est plutôt un mode de vie, ou un système de modes de vie. Il faut faire une césure entre les deux, parce que quelque chose les différencie. Une civilisation, ce serait une entité dotée d'une part de mémoire collective suffisamment prégnante pour perdurer justement au delà des modes de vie, des spécificités culturelles, elles toujours en évolution. On aurait donc d'un côté des cultures, des modes de vie, qui débordent la mémoire collective ; de l'autre des civilisations/inconscients collectifs qui perdurent au delà des modes de vie. Les civilisations tiendraient en quelque sorte lieu de force d'inertie, les cultures de forces du mouvement.
Mais ça devient compliqué dans les liens entre collectif et individuel. Parce que la mémoire est d'abord individuelle. Et c'est plus aux modes de vie qu'elle se réfère qu'à une mémoire collective : à mon humble avis, peu de gens sont conscients de grand chose quant à leur mémoire collective, et ils la pensent plutôt comme on pense un "savoir" (par contre, quand il est question de cultures, de modes de vie, tout le monde sait de quoi on parle).

Mais si les mémoires individuelles pensent les cultures sans comprendre les civilisations, de quoi on parle ?


(des civilisations lointaines, c'est d'abord la différence qu'on perçoit. Quelque chose de global semble apparaître, qu'on s’empresse d’attribuer à une civilisation, généralement sans rien comprendre des subtilités culturelles. On voit essentiellement des mixtes de culture et de civilisation, qu'on interprète en pensant "civilisation". Sauf que quand il est question de penser notre propre univers psycho-sociologique, on est focalisé sur le culturel sans voir ce qui fait civilisation en nous, ce qui agit par en dessous. Alors le coup du poisson ayant peu à dire sur les spécificités de l'élément liquide, je veux bien, mais le jugement : le jugement sur l'autre ? C'est nous la France qu'on serait universels et pas l'autre ? Non non non non. Bref, on est sans cesse à comparer l'incomparable, à mélanger culture et civilisation, intuition et savoir, inertie et mouvement, complémentaires et opposés, etc... avec par exemple l'amalgame mille fois répété entre l'islam ET les cultures musulmanes, elles diverses et disséminées dans le monde).

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:53

Tiens, ça commence à venir : bout de phrase volée dans le Nouvel Obs...
Nous répétons en boucle, de façon incantatoire, que nous sommes un pays laïque. Mais qu'y a-t-il dans cette laïcité (...) qui relègue dans la sphère privée tout ce qui est de l'ordre de la croyance philosophique, religieuse ou spirituelle ? Autour de quel contenu allons-nous construire un idéal commun si tout ce qui est essentiel se trouve relégué dans la sphère privée ?
Qu'est-ce que les nouveaux arrivants vont trouver dans cette laïcité ? Une coquille vide, bien loin de l'idéal qui animait ceux qui, il n'y a pas si longtemps, combattaient pour faire de notre pays une république laïque.
https://www.nouvelobs.com/education/20170412.OBS7925/on-ment-aux-eleves-sur-leur-niveau-reel.html


Terminus, tout le monde descend.
Tout  est dit : « l’essentiel relégué dans la sphère privée »

...

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:54

L'Europe a construit sa domination en écrivant l’histoire des autres
(extraits d’interview)
Il y a au XVIe siècle, avec la découverte du Nouveau Monde par les Espagnols, un mouvement inédit de connexion entre les différents continents (...) pour dominer des sociétés jusque-là inconnues, les Espagnols ne se sont pas contentés de les conquérir militairement. Ils ont également décidé de fabriquer le passé des populations indigènes. Ils ont construit leur domination en écrivant l’histoire des autres (...) La Couronne espagnole a très rapidement compris que le pouvoir était intimement lié au savoir. Au lendemain de la Conquête du Mexique, aux alentours de 1530, elle a donc commencé par faire appel à des religieux pour qu’ils recueillent des informations sur les populations locales. Le but : tirer profit au maximum du Nouveau Monde (...) les Espagnols se sont attelés à écrire l’histoire de ces peuples en capturant les mémoires locales et en les rattachant au patrimoine antique et médiéval de la chrétienté (...) C’est une rupture fondamentale : pour la première fois, les Espagnols se mettent à écrire l’histoire des autres (...) les Européens n’ont pas fait que réécrire le passé comme on réécrit des programmes scolaires. Ils ont imposé une histoire façonnée par le christianisme et donc introduit une nouvelle matrice, de nouveaux modes de pensée. Les Européens ont obligé les Indiens à penser leur monde à travers leurs «lunettes», ils ont marginalisé les modes d’expression indigènes, ils ont domestiqué leurs imaginaires. L’un des piliers de ce processus d’occidentalisation du monde est la cristallisation de la parole sous la forme du livre. La suprématie de l’écrit a bouleversé l’imaginaire jusque-là prédominant. Ce qui se joue est symboliquement et intellectuellement très violent. En imposant un cadre de pensée, les Européens ont colonisé ces populations définitivement. Ils ont aboli leur monde.
La Machine à remonter le temps : comment l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde, par Serge Gruzinski. La totalité de l´interview est ici.

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:55

Sur la normalisation sexuelle (bientôt mondiale donc), on peut aussi lire un texte ici.

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:55

Un jour en Inde, à moto, j’ai pris une flaque d’huile dans un virage sur la route. On n’avait pas croisé âme qui vive depuis des kilomètres. Presque aussitôt des gens sont sortis de nulle part pour nous aider, nous réconforter etc. C’est réconfortant de se sentir appartenir à la race des hommes.

Hier au métro Châtelet, les dernières images de l´humanité qu’a vu un homme assassiné à coups de couteaux furent des types filmant son agonie pour l’envoyer à leur « amis » sur facebook.

Je demande un statut de réfugié pour mourir en paix en Inde, au sein de la communauté des hommes.
.

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:56

La mondialisation morale de la sexualité est si efficace que les greniers à sexe les mieux achalandés au monde changent leurs lois pour adopter celles de l'Occident (sans changer d'un iota leurs habitudes proxénètes, ça va de soi.)
(chapati)
Superbe exemple de mise aux normes avec la plus grande réserve mondiale de prostitution organisée qui s'apprêterait à légaliser le mariage gay (voir ici l'article). Les prostituées y sont prises dans des réseaux, en général accrochées dès "l'acquisition" à l'héroïne pour les empêcher de changer de vie, traitées donc comme des esclaves par leur "employeurs", et pour finir parfaitement parfaitement méprisées par la plus grande partie de la population. Comme disait un copain à moi à son retour (certes dans les années 80), et avant que je ne lui explique deux trois trucs : "oh, c'est formidable le degré de libération sexuelle là-bas".

(misère sexuelle ? mais non mais non)

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 6:56

Exemple d'extinction d'un mode de vie : les Na

Il était une fois un peuple, les Na, qui vivaient sur les contreforts chinois de l'Himalaya, loin des conflits séculaires propres aux Hans, l'ethnie chinoise dominante. Mais que les Na s'appellent Na dérangeait les chinois, aussi les appelèrent-ils "Mosuos". Mais ça suffisait pas : en fait, c'est l'existence des Na qui les dérangeait, et ce parce que les Na vivaient autrement, c'est-à-dire sous forme de matriarcat. La tradition na, c'était des familles sans père. Les femmes faisaient donc des enfants qui vivaient toute leur vie sous un toit maternel, avec frères et soeurs, mère et grand-mère (les oncles faisant office d'élément mâle adulte). Pas de mariage, pas de père à la maison, pas de "famille" (patriarcale) telle donc que nous on l'entend.

A la puberté, on construisait pour chaque jeune fille une petite maison, dite "maison des fleurs". Une chambre plutôt, où chacune - un peu plus tard peut-être (encore qu'on n'en sache rien) - recevrait son ou ses amants. On a compris que la sexualité était plutôt libre chez les Na. Serait-ce ce mauvais exemple ou le matriarcat qui déplut tant aux "hans" (chinois), toujours est-il qu'on en est aujourd'hui à ce que les jeunes gens qui souhaitent fonder une famille "normale" soient financièrement encouragés !

Une telle générosité pécunière contraste avec l'idée qu'on se fait des autorités chinoises. C'est qu'en même temps, nos chers "producteurs de richesse" sont passés par là, et ont semble-t-il vu dans ce mode de vie multi-séculaire un filon bien juteux. Aussi de l'argent, ils en ont encore trouvé pour construire les routes qui conduisent au centre névralgique du pays Na. Elles servent essentiellement aujourd'hui à acheminer des files de cars de touristes qui, 365 jours par an, viennent visiter ce sanctuaire de préservation de la diversité culturelle.

Par exemple, de temps à autre les villages organisaient des fêtes, où pour l'occasion les femmes dansaient ensembles, vêtues de leurs plus bel apparat. La tradition était que hommes viennent y nouer des contacts avec les belles. Désormais, les danses, c'est tous les soirs, sous les crépitements des appareils photos.

Extrait d'un programme de voyage organisé :
Découvrez le quotidien de l'ethnie Mosuo. Partez à pied pour découvrir les villages Mosuo. Après avoir visité une maison traditionnelle et rencontré la famille (...) joignez-vous aux locaux pour danser autour du feu. Attention de ne pas caresser la paume de votre voisin à la légère car, chez les Mosuo, cela signifie qu'il vous intéresse !

Ah ah ah !  pig

Les Na s'enrichissent dans l'histoire... en yuans en tous cas, en terme de bonheur ça reste à voir. Pour l'instant c'est tout nouveau tout beau. Sauf qu'on ne revient pas en arrière une fois qu'on a mis le pied dans ce genre d'engrenage. Au moins l'argent leur évite-t-il de sombrer massivement dans l'alcoolisme et la prostitution, le sort habituel réservé aux cultures marginales confrontées au progrès civilisateur.

Les touristes, ça les émoustillent une société de l'amour libre, un paradis perdu où l'homme n'a pas encore tout dégueulassé. Aussi ils affluent de toutes part, posent évidemment les (mêmes) questions (en rapport à l'harmonie perdue dans la modernité). Les Na leur délivrent gentiment les réponses qu'il attendent, tout baigne. Certains venus en célibataires tentent leur chance auprès des danseuses, dans le souci clairement ethnologique de prolonger leur enquête jusqu'à la très convoitée chambre des fleurs. On ne sait rien des pourcentages de réussite, mais tout est prévu : depuis l'apparition du tourisme, les villes alentours sont particulièrement bien achalandées en prostituées.

Bref, un package bien étudié et pourvoyeur d'emplois.

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Message par chapati le Jeu 28 Mar - 6:02

[justify]Pour en finir avec l’injustice épistémique du colonialisme (résumé d'un texte de Rajeev Bhargava)


Dans la conjoncture actuelle, la fin de l’hégémonie des principales traditions intellectuelles de l’Occident saute aux yeux. Une nouvelle dynamique historique s’est mise en branle qui modifie la relation qu’entretiennent les anciens centres et les anciennes périphéries. Le centre est devenu pluriel. Les traditions occidentales modernes sont tombées de leur piédestal et s’envisage désormais le début de la fin de ce que l’on peut nommer la "colonisation des esprits et des cultures intellectuelles". Cette nouvelle conjoncture doit désormais mener notre démarche. Jusqu’ici, notre attention était concentrée sur la manière dont des concepts développés en Occident ont été appliqués dans le Sud. Aujourd’hui, la question la plus urgente consiste à comprendre comment la structure interne de ces concepts a évolué dans les pays du Sud. Ce moment de transformation nous donne l’occasion de procéder à une nouvelle ethnographie des concepts et des représentations dans diverses parties du monde, afin de saisir ce qui différencie les manières dont les individus ont imaginé leurs mondes.

Mais il ne va pas être facile de vaincre l’hégémonie des traditions intellectuelles de l’Occident. Pour ce faire, il faut éviter à la fois le rejet des catégories occidentales et l’adoption d’un indigénisme inacceptable, et nous concentrer sur les concepts et les représentations qui ont cours aujourd’hui dans différentes parties du monde. Combien les sciences sociales seraient différentes si elles étaient un tant soit peu influencées par les traditions critiques de l’Inde, de l’Afrique, de la Chine, de l'Iran, de l’Arabie ou de l’Amérique latine ! Elles en sortiraient métamorphosées. Et peut-être serions-nous enfin capables de commencer à résoudre les problèmes qui se posent régulièrement partout dans le monde. Le monde intellectuel d’après l’hégémonie occidentale se doit de répondre aux besoins pratiques les plus urgents des individus dans le monde entier.

Dans ce qui suit, je m’attacherai tout d’abord à décrire l’hégémonie intellectuelle de l’Occident et l’injustice épistémique qu’ont subi ceux qui ont été colonisés par l’Occident. Puis, je définirai les diverses formes d’injustices épistémiques, ainsi que les mécanismes qui les rendent possibles. Je montrerai que quand bien même il n’aurait pas été lui-même la victime d’une grave injustice, l’esprit de l’élite indienne a effectivement été "infériorisé". La confiance en soi de cette élite, sa capacité à penser de manière autonome ont été sérieusement ébranlées, ce qui a eu pour conséquence de distordre ses cadres épistémiques. Et cette distorsion a créé d’énormes schismes au sein de la société : l’Inde postcoloniale s’est progressivement enfoncée dans une forme encore plus radicale de dépendance intellectuelle. J’essaierai d’expliquer enfin comment, depuis au moins une décennie, un changement réel et important s’est produit : un changement radical dans la manière dont les chercheurs se considèrent eux-mêmes et considèrent leurs anciens colons.



Qu’est-ce qui constitue une injustice épistémique ? La manière la plus simple de répondre est de la distinguer des autres formes d’injustice perpétrées par les États coloniaux. Le colonialisme est allé bien au-delà de la violence physique, de l’occupation des terres et du vol des richesses. Il était vital, afin d’établir une supériorité, de conquérir non seulement les terres et les ressources des colonisés, mais aussi leur culture et leur esprit. Par conséquent, à l’injustice économique et politique s’ajoute une injustice culturelle. L’injustice épistémique survient quand les concepts et les catégories grâce auxquels un peuple se comprend lui-même et comprend son univers sont remplacés ou affectés par les concepts et les catégories des colonisateurs.

Tous, nous disposons d’un droit égal à faire des choix qui définissent la manière dont nous vivons nos vies. Toutefois, pour les faire, nous devons d’abord être capables d’évaluer avec justesse les situations et leur donner du sens. Cette activité d’interprétation et d’évaluation est en partie dépendante du groupe auquel nous appartenons : elle dépend d’un système de concepts et de catégories engendré et maintenu au plan collectif. Ces cadres de compréhension sont historiques. Un cadre épistémique est donc un système de sens et de significations, engendré historiquement et maintenu collectivement, grâce auquel un groupe comprend et évalue les vies individuelles de ses membres et la vie collective du groupe. Cela étant donné, chaque groupe doit avoir accès à son propre système de significations et d’interprétations, c’est-à-dire un cadre épistémique inextricablement lié à l’identité collective du groupe comme à celle des individus qui le constituent. Il y a injustice quand les formes épistémiques fondamentales d’un groupe sont modifiées par l’action d’un autre groupe, dominant ou puissant.

Les cadres épistémiques ne peuvent être maintenus que par les groupes dont les membres individuels disposent de ce pouvoir. La perte de cette capacité est le résultat d’un échec continu à penser pour soi-même et avec ses propres concepts. Elle est le fruit d’une impuissance insurmontable face à de nouvelles conditions et à de nouvelles connaissances, d’un échec à assimiler de manière créative et d’une tendance à l’imitation aveugle. Si une partie du cadre épistémique d’un peuple est perdue ou endommagée, mais que sa capacité à le reconstruire et à le réinventer est demeurée intacte, alors, il est facile de défaire le mal causé, mais si la capacité collective du groupe est perdue ou endommagée, le mal peut être irrémédiable.

Les mécanismes de l’injustice épistémique et culturelle sont légion. Tout d’abord, il suffit pour en être victime d’être né dans une société où les pratiques dominantes empêchent les individus d’accéder à une connaissance suffisamment solide des traditions culturelles et historiques de leur propre communauté. On a appelé ce phénomène "l’aliénation natale", une condition où l’assujettissement est irréversible. C’est ce qui est arrivé à un certain nombre de groupes tribaux aux États-Unis et ailleurs, en fait à chaque fois que, pour une raison ou pour une autre, une civilisation a été entièrement détruite.



L’injustice épistémique peut survenir d’une manière plus subtile. Dans ce cas, les cadres épistémiques du groupe colonisé sont toujours présents, à peu près intacts, mais sont rejetés en raison de leur manque de valeur. La supériorité des cadres récemment importés par les colons est acceptée comme allant de soi. Les colonisés acceptent le cadre des colonisateurs pour la raison qu’ils ont en fait déjà perdu leur autonomie épistémique. Ce choix est généralement précédé par un processus d’infériorisation des cadres culturels et épistémiques des colonisés.

Il a été soutenu que, si le colonialisme en Inde a entraîné une injustice politique et économique, il s’est abstenu de falsifier ou d’interférer avec la connaissance des traditions historiques et culturelles indiennes, et que le colonialisme britannique a laissé aux Indiens colonisés une grande autonomie par rapport à leurs cadres épistémiques. C’est tout simplement faux.

Dans un article écrit dans les années 1920, Shrî Aurobindo déplore "l’appauvrissement croissant de l’intellect indien et son impuissance totale face aux nouvelles conditions et aux nouvelles connaissances que le récent contact que nous avons eu avec l’Europe nous a imposées. Rien n’est à nous. Rien n’est issu de notre intelligence. Tout est dérivé". Une maladie plus grave en résulte, la perte de l’autonomie intellectuelle. Pour Aurobindo, le mot d’ordre des Indiens était devenu "l’autorité", c’est-à-dire l’acceptation aveugle des idées, qu’elles viennent de l’Europe – pour les Indiens éduqués à l’anglaise –, ou de l’intérieur, des idées issues de traditions fossilisées des pandits. Comme si le seul choix offert aux élites intellectuelles indiennes se situait entre modernisme hyperoccidentalisé et ultranationalisme. Si bien que certains membres de l’élite avaient à cœur de déterminer chaque détail de leur vie selon des critères exclusivement occidentaux, tandis que les autres s’efforçaient de suivre les shâstra, les coutumes et les Écritures sacrées. Et chacun voulait la réforme de l’autre.

Une nouvelle fois, je cite Aurobindo : "Nous avons essayé d’assimiler, nous avons essayé de rejeter, nous avons essayé de sélectionner, et nous n’avons pu accomplir aucune de ces trois choses. Le succès de l’assimilation dépend de la maîtrise, et nous ne sommes pas devenus les maîtres de la condition et de la connaissance européenne, bien au contraire, c’est plutôt elles qui nous ont saisis, qui nous ont assujettis. Le succès du rejet n’est possible qu’à condition que nous ayons une “possession intelligente” de ce que nous souhaitons garder. Notre rejet doit être un rejet intelligent. Nous devons rejeter parce que nous avons compris, et non parce que nous avons échoué à comprendre. Mais notre hindouisme et notre vieille culture sont précisément des possessions que nous avons chéries avec fort peu d’intelligence. Tout au cours de nos vies, nous faisons des choses sans savoir pourquoi nous les faisons, nous croyons en des choses sans savoir pourquoi nous y croyons, nous affirmons des choses sans savoir si nous en avons le droit – parce que quelque livre ou quelque brahmane nous y a enjoints, parce que Shankara le pense, ou encore parce qu’une certaine personne a proposé une certaine interprétation de ce qu’il considère comme l’un des textes fondamentaux de notre religion". "Nous avons sélectionné au hasard, nous avons rejeté au hasard, nous n’avons pas su comment assimiler ou choisir. Si bien que nous avons simplement subi l’impact européen, dominés sur quelques points, résistants grossièrement sur d’autres, mais, en fin de compte, malheureux, asservis par notre environnement".

Une décennie plus tard, le philosophe indien K. C. Bhattacharya faisait à peu près le même constat. Il soutient que les Indiens ont subi une forme de domination subtile qu’une culture exerce sur une autre dans la sphère des idées. Subtile mais également plus profonde, car non ressentie. "Elle opère à l’insu de nos esprits, elle nous possède comme un fantôme. Son caractère suprêmement inconscient signifie qu’elle peut prendre possession des esprits sans qu’ils en aient conscience, et qu’en définitive elle remplace les idées et les sentiments traditionnels par des idées initialement étrangères". Dans les cultures assujetties, les idées des colonisateurs ont été imposées aux colonisés. Il remarque que l’imposition n’implique pas que les subjugués aient adopté ces nouvelles idées à contrecœur. Les idées sont souvent embrassées avec enthousiasme, et ni les qualités négatives du cadre ni le processus négatif par lequel il a été imposé ne sont ressentis comme tels.

L’imposition de pensée étrangère est souvent le fruit d’une stratégie consciente des colonisateurs visant à incorporer les élites des colonisés à un système de règles et de domination. Cette stratégie souvent fait partie d’une tentative délibérée de détruire intellectuellement la culture et l’histoire du colonisé, à partir de considérations intellectuelles et morales. C’est ce qu’ont tenté de faire les historiens coloniaux en Inde. La substitution de la culture indienne par une culture coloniale était censée se faire en deux étapes successives. Il fallait d’abord démolir la culture historique hindoue en montrant qu’elle avait été supplantée par la culture islamique, puis montrer que la culture islamique était elle-même inférieure à l’occidentale. Ce qui conduisait à la suppression pure et simple du passé précolonial de notre peuple.

Les mécanismes qui ont contribué à incorporer les élites au système colonial se sont fait en donnant forme à leurs désirs et à leurs croyances, ainsi qu’en altérant leur identité. Pour que cette stratégie fonctionne, il était vital que les colonisés soient convaincus de l’infériorité et de l’absence de valeur de leur propre culture. Il fallait les amener à la dénigrer, à ce qu’ils la considèrent comme régressive ou arriérée – jugement qui n’est possible qu’à condition d’être extrêmement superficiel. L’infériorisation des cultures indigènes fut le fruit des discours coloniaux des politiques occidentaux, des conseillers des gouvernements et des administrateurs coloniaux, d'historiens officiels et des professeurs de littérature anglaise. Certains chercheurs ont soutenu une opposition binaire entre occidental et non-occidental. Les colonisateurs avaient une explication, en contrôlant leurs appétits sexuels et en travaillant dur, ils étaient parvenus à produire une civilisation plus mûre et morale. L’Orient était paresseux, barbare, primitif, enfantin et moralement limité, il lui avait manqué la croissance psychologique qu’avait connue l’Europe. Dans l’esprit primitif, l’instinct prédominait au détriment de la réflexion. La satisfaction différée du désir était inconnue des Non-Européens, il était d’autant plus difficile de les rendre rationnels. Les colonisés étaient considérés comme des enfants, si ce n’est des barbares.

Ce processus d’infériorisation entraînait une perte du respect et de l’estime de soi. Ceux qui, parmi les élites, pouvaient échapper à leur "culture inférieure", le faisaient et se faisaient "plus anglais que les Anglais". Mais ils ne parvenaient pas à s’arracher complètement à leur culture et étaient mal à l’aise dès qu'ils étaient confrontés à la moindre de ses caractéristiques. Longtemps, cette gêne fut très répandue au sein des membres de l’élite indienne. Mais peu importe à quel point les colonisés tentaient d’imiter leurs maîtres, jamais ces derniers ne les acceptaient comme des égaux. Et, plus ils se sentaient inférieurs à leurs maîtres coloniaux, plus ils essayaient d’inférioriser leurs compatriotes, dont ils s’écartaient de plus en plus au plan culturel. Une séparation concernait les élites occidentalisées et les gens ordinaires. Une autre se situait entre les élites occidentalisées ultramodernes et leur contrepartie hypertraditionnelle, les premières se ruant sur les idées nouvelles de la manière la plus superficielle, tandis que les secondes y restaient fermées au point de défier l’intelligence.

Ashis Nandy affirme qu’un système colonial ne peut se perpétuer qu’en contraignant les colonisés à accepter de nouvelles normes sociales et de nouvelles catégories cognitives. Mais, à ses yeux, cette technique s’appuie sur un système bien plus dangereux : avec le temps, la victime s’identifie à son agresseur et développe progressivement une incapacité à reconnaître ce que le colonialisme lui fait subir. L’éducation coloniale a appris aux élites indiennes à "apprécier la conquête coloniale comme un triomphe et une réussite". Une fois que l’anglais fut devenu l’élément constitutif de la pensée elle-même, les élites se retrouvèrent coupées de leurs propres traditions, complètement ignorants de la pensée de l’Inde ancienne. L’une des conséquences majeures du colonialisme fut de créer un schisme profond entre modernité occidentalisée et traditions indiennes, à tel point que la nouvelle génération de l’élite devint incapable de communiquer avec l’ancienne génération de savants traditionnels.



Le colonialisme n’a pas détruit les cultures indigènes, il les a déformé en repoussant dans les marges des traits centraux des cadres épistémiques et en plaçant au centre des traits jusqu’alors périphériques ou latents. Ce processus de remplacement est souvent allé jusqu’à ce que les éléments initialement centraux dans l’organisation de l’expérience des peuples colonisés ne survivent qu’en tant que souvenir. La culture coloniale a modifié les priorités culturelles des colonisés, et pour ainsi dire à leur insu. Ironiquement, les acteurs de ce changement furent le plus souvent les élites colonisées.

Le colonialisme a par exemple produit un consensus culturel dans lequel la puissance politique et sociale symbolisait la domination de l’homme sur la femme, de la masculinité sur la féminité. L’androgynie et la bisexualité chez les hommes indiens furent dissimulées et marginalisées par les stéréotypes sexuels de la classe moyenne européenne, et furent bientôt internalisés par les Indiens qui, peu à peu, ressuscitèrent l’idéologie des races martiales, latente dans le concept traditionnel de gouvernement, et en firent l’élément central de leur pensée. À partir de ce moment, la noblesse devint l’indicateur de l’indianité authentique. Selon Nandy, la culture indienne précoloniale opérait des distinctions subtiles entre les différentes formes d’androgynie ; certaines étaient bonnes, d’autres mauvaises. Le colonialisme a dévalué toutes ces formes et a opposé cette forme d’androgynie à une forme valorisée de masculinité. Par exemple, l’écrivain bengali Madhusudan Dutt a réécrit le Rāmāyana en renversant la hiérarchie de valeur qui existait entre Rama et le démon Ravana. Ravana, démon masculin, courageux, fier, compétitif, ambitieux et technologiquement supérieur était battu par un dieu féminin plein d’abnégation. Le Rāmāyana devenait une tragédie grecque : Rama devint un seigneur moderne, qui combattait et vainquait un autre guerrier, un roi étranger mais partageant les mêmes codes culturels.

Il existe d'autres formes d'injustices. Ainsi dans les cultures coloniales, la classification en termes de groupes est devenue plus importante que celle en termes d’individus. Bien souvent, la marque du pluriel est un signes de la dépersonnalisation du colonisé. "Le colonisé n’est jamais caractérisé d’une manière différentielle ; il n’a droit qu’à la noyade dans le collectif anonyme". Le colonialisme a institutionnalisé ce processus et a élaboré des politiques fondées sur l’idée que les colonisés n’avaient tout simplement pas de conception de l’individu et que, dans leurs traditions, seule importait l’identité du groupe.

Un autre exemple, lié au premier, est l’invention en Inde d’une nouvelle conception de la caste et son élévation au rang de symbole central de la société indienne. L’Inde précoloniale possédait de nombreuses identités sociales dont les relations ne pouvaient être comprises qu’à la lumière d’un contexte socio-politique complexe et dynamique. Un individu pouvait être membre d’un groupe religieux local, d’un groupe territorial, d’une cellule familiale, d’un "groupe professionnel", d’une association agricole ou commerciale, d’un réseau confessionnel, etc. Il était aussi membre d’un jāti (caste), mais ce n’était qu’une catégorie parmi d’autres, une des multiples manières d’organiser et de représenter son identité. Le peuple de l’Inde précoloniale ne disposait pas, semblerait-il, d’un mot unique dans le langage ordinaire pour exprimer les diverses formes d’identités et de communautés. Le colonialisme a remplacé l’idée de jāti par celle de varni ; la classification des castes en ordre hiérarchique, et il a fait de la caste l’essence de l’identité religieuse d’un individu, la caractéristique centrale et centralisante de la société indienne et de la religion hindoue.

Enfin la rencontre coloniale a transformé la manière dont les individus conçoivent leur propre foi. Wilfred Cantwell Smith, le grand spécialiste des religions comparées, nous rappelle que la religion, définie comme un ensemble de croyances en certaines doctrines et textes, est une invention européenne du début de la modernité. Qu’elle commença à exister dans et à travers les disputes théologiques qui déchirèrent les XVIe et XVIIe siècles. Le colonialisme importa cette catégorie en Inde et amena les Indiens à se penser comme membres d’une communauté religieuse exclusive, non seulement différente des autres, mais opposée à elles. Il est vrai que les dieux et les déesses, les normes éthiques et les devoirs moraux, et mêmes les rituels et les pratiques que nous associons aujourd’hui à l’hindouisme ont existé sous une forme ou une autre par le passé. Mais le problème, c’est qu’aucun de ces éléments n’avait été pensé comme participant d’une entité unique, si bien que l’individu qui prêtait allégeance à une quelconque pratique ne se sentait pas pour autant membre d’une communauté de croyances ou de doctrines en concurrence ou en opposition avec les autres. Les éléments qui seraient plus tard considérés comme constitutifs de l’hindouisme n’étaient pas encore à l’époque des entités idéologiques réifiées, susceptibles d’être mobilisées à des fins politiques, comme par exemple la cause nationaliste. C’est le colonialisme culturel qui a rendu ce phénomène possible, et lui seul, et cette modification a joué un rôle central dans le remodelage de nos vies modernes.

Si l’on admet que la forme épistémique fondamentale des cultures indigènes a été transformée à l’insu des colonisés, alors nous avons affaire à une perte d’autonomie épistémique en un sens très profond. De plus, une fois qu’ont été perdues ou remplacées les anciennes notions d’individuation, d’appartenance multiple, de foi et de fluidité du moi, le colonisé ne peut raisonnablement choisir qu’entre un nombre très limité d’options. Cette limitation des choix est en soi une perte de liberté intellectuelle, et donc une injustice épistémique définitive.





Est-il possible de recouvrer ces traditions indigènes ? De retrouver l’état d’origine des cultures des colonisés d’avant la colonisation ? De les remettre là où elles étaient avant que le colonialisme ne les déplace ? Il y a peu de chance, il n’y a pas de retour en arrière possible. Toute redécouverte est en partie réinvention. Et nous sommes si profondément inscrits dans un cadre conceptuel étranger que les cadres créés par les générations précédentes ne peuvent nous apparaître que comme des reliques curieuses et exotiques. Pourtant, ces cadres sont bel et bien présents dans nombre de nos pratiques, et même dans certains de nos traits de caractère, mais nous ne sommes plus capables de les reconnaître comme nôtres ou de voir en quoi ils sont connectés à notre identité.

Les occidentaux continuent à tout ignorer du monde non occidental. Ce qui, à l’inverse, n’est pas le cas des intellectuels non occidentaux. En effet, ils ne peuvent faire leur travail sans une connaissance approfondie des traditions intellectuelles occidentales : les présupposés et les hypothèses qui sous-tendent les recherches que nous effectuons sur notre propre monde sont eux-mêmes élaborés à partir de catégories dérivées de l’expérience occidentale. Or s'il est clair que les catégories de la pensée occidentale sont inadaptées à notre expérience et à notre monde vécu, nous n’arrivons pas à nous en débarrasser. Nous ne pouvons ni ignorer les idées occidentales, ni les sauver des effets pernicieux de leur empreinte impériale. Pour les non-occidentaux, la pensée occidentale est la fois la leur et étrangère.


https://journals.openedition.org/socio/203

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Message par chapati le Dim 31 Mar - 22:12

Notes en vrac sur le texte du dessus.

Le récit me paraît compatible avec la mentalité indienne. C'est surtout les exemples donnés qui frappent (sur la religion, les castes, le sexe etc). Notons quand même, avant que de poursuivre, que si le devoir de mémoire et l'indignation vis-à-vis de la Shoah sont une bonne chose, hormis la France (sous l'impulsion de Taubira en 2002), aucun autre pays au monde n'a encore admis que la traite des noirs ou l'esclavagisme furent un crime contre l'humanité ! Il n'est pas inutile de le rappeler...


Le colonialisme a produit un consensus culturel dans lequel la puissance politique et sociale symbolisait la domination de l’homme sur la femme. L’androgynie et la bisexualité chez les hommes indiens furent marginalisées par les stéréotypes sexuels de la classe moyenne européenne, et furent bientôt internalisés par les Indiens qui peu à peu en firent l’élément central de leur pensée. À partir de ce moment, la noblesse devint l’indicateur de l’indianité authentique.
Ça semble coller. Androgynie je sais pas, mais dans un pays où la virginité au moment du mariage est un quasi impératif social, un certain nombre d'hommes indiens oui, s'arrangent sexuellement entre eux. Mais c'est juste affaire de pratiques, ils n'en font pas une identité, et au contraire s'en défendent énergiquement. Comme pour la Grèce ancienne j'imagine, des pratiques qui donc ne font pas identité. Maintenant, est-ce le colon qui aurait transmis ses obsessions identitaires à l'Inde ? J'en sais rien mais rien n'interdit de le penser.


Dans les cultures coloniales, la classification en termes de groupes est devenue plus importante que celle en termes d’individus. Bien souvent, la marque du pluriel est un signes de la dépersonnalisation du colonisé. "Le colonisé n’est jamais caractérisé d’une manière différentielle ; il n’a droit qu’à la noyade dans le collectif anonyme".
Rien à signaler : rapporter "l'autre" à un élément de groupe est une caractéristique banale du racisme.


L’Inde précoloniale possédait de nombreuses identités sociales dont les relations ne pouvaient être comprises qu’à la lumière d’un contexte socio-politique complexe et dynamique. Un individu pouvait être membre d’un groupe religieux local, d’un groupe territorial, d’une cellule familiale, d’un "groupe professionnel", d’une association, d’un réseau confessionnel, etc. Il était aussi membre d’un jāti (caste), mais ce n’était qu’une catégorie parmi d’autres. Le peuple ne disposait pas, semblerait-il, d’un mot unique dans le langage ordinaire pour exprimer les diverses formes d’identités et de communautés. Le colonialisme a fait de la caste l’essence de l’identité religieuse d’un individu, la caractéristique centrale et centralisante de la société indienne et de la religion hindoue.
Ça fait du bien de lire ça. Les castes certes existent mais tout semble réseaux d'appartenance dans ces mondes où les choses sont a priori visibles de tous. Une appartenance parmi d'autres, les castes ? Difficile à dire mais ça colle en tous cas mieux que le discours occidental qui en fait une obsession. Des barrières certes existent, mais surtout revendiquées chez les bien nés. Rien de bien neuf donc. Une partie du peuple suit mais une partie seulement (et pas les plus malins, on va dire). Les castes était-elles moins prégnantes avant le colonialisme ? Comment savoir ? Interrogeons-nous plutôt pour savoir si c'est si différent d'ailleurs. Et déjà, quid des relations entre technocrates et gaulois ? Bref, en dehors du problème certes délicat des intouchables, en quoi le système de castes est-il si différent de ce qui se pratique partout ? Récapitulons les castes : une d'intellectuels (enseignants, penseurs, prêtres etc) ; une autre "d'actifs" (politiques, grands patrons, armée etc) ; et puis le peuple (paysans, ouvriers). Et entre le peuple et ces deux "élites" : les marchands. Ça n'a rien de très exotique, si ce n'est par rapport à la très théorique déclaration d'intention dite "des droits de l'homme", toujours fièrement brandie mais jamais respectée nulle part.



le grand spécialiste des religions comparées, nous rappelle que la religion, définie comme un ensemble de croyances en certaines doctrines et textes, est une invention européenne du début de la modernité. Qu’elle commença à exister dans et à travers les disputes théologiques qui déchirèrent les XVIe et XVIIe siècles. Le colonialisme importa cette catégorie en Inde et amena les Indiens à se penser comme membres d’une communauté religieuse exclusive, non seulement différente des autres, mais opposée à elles. Mais le problème, c’est qu’aucun de ces éléments n’avait été pensé comme participant d’une entité unique, si bien que l’individu qui prêtait allégeance à une quelconque pratique ne se sentait pas pour autant membre d’une communauté de croyances ou de doctrines en concurrence ou en opposition avec les autres. Les éléments qui seraient plus tard considérés comme constitutifs de l’hindouisme n’étaient pas encore à l’époque des entités idéologiques. C’est le colonialisme culturel qui a rendu ce phénomène possible, et lui seul.
Très intéressant. L'hindouisme correspond structurellement plus au christianisme qu'au catholicisme, dans la mesure où, tout comme le christianisme englobe catholicisme, protestantisme et religion orthodoxe, il est fait de nombres de branches (ou peut-être d'avatars), vécues elles-même par leurs adeptes comme religion à part entière. Un fond est commun, mais pour le reste chaque indien a son dieu préféré. Ganesh ou Shiva sont populaires dans le sud, qui connaît à peine la sainte trinité (Brahma Vishnu Shiva) vantée par certains curés au nord. A l'île Maurice, les indiens du sud se revendiquent "tamils" et se méfient beaucoup de ceux du nord, qu'ils appellent "hindous". Bref, les césures sont non-religieuses avant tout. L'hindouisme est en fait comme une pieuvre qui engloutit tout sur son passage : Mahommed, Bouddha et Jésus font partie du panthéon polythéiste. J'ai connu un indien devenu chrétien juste pour faire chier sa belle famille. Nombre d'intouchables (et/ou autres cas problématiques relatifs à la caste) se convertissent à n'importe quelle religion pour des motifs sans rapport avec une religion (pour se marier par exemple).



PS : Ajoutons enfin pour ceux qui (comme moi) verraient des similitudes entre cet auteur et les Indigènes de la République, que Rajeev Bhargava n'est pas une petite pepette du 93 mais "un théoricien politique indien de renom (né le 27 novembre 1954), professeur de théorie politique à l' Université Jawaharlal Nehru de Delhi. Ses travaux sur la théorie politique, le multiculturalisme , les politiques d'identité et la laïcité ont suscité de vifs débats. Ancien directeur du Centre pour l'étude des sociétés en développement (2005-2014); théoricien politique. Il est senior fellow et ancien directeur du Centre pour l'étude des sociétés en développement (CSDS) à Delhi. Membre honoraire du Balliol College d'Oxford et membre du corps professoral de l'Institut de justice sociale de l'ACU, Sydney". (wiki)

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Message par chapati le Jeu 4 Avr - 4:37

J'ai quelque chose à rajouter à mon commentaire du dessus sur la religion hindoue.

Pour moi, l'hindouisme est une religion "vivante", c'est-à-dire assimilée et vécue comme collective. Il ne ferait par exemple guère de sens pour un hindou de l'envisager au sein d'une quelconque "sphère privée" (soit ce que la France tient absolument à faire avaler aux musulmans en ce qui concerne l'islam, elle aussi religion vivante et donc a priori irréductible à une sphère privée).

J'essaie en fait de comprendre ce machin (et ses implications) depuis un bon moment.
Par exemple demander à un indien de penser son rapport à la religion en arguant qu'elle ferait partie d'un phénomène culturel (voire spécifique en plus) ne me semble pas pouvoir faire le moindre sens pour lui !

Et c'est peut-être ce qu'exprime Bhargava dans le dernier paragraphe commenté, en particulier quand il dit que "les éléments qui seraient plus tard considérés comme constitutifs de l'hindouisme n'étaient pas encore des entités idéologiques", et que c'est "le colonialisme qui a rendu ce phénomène possible et lui seul".

chapati
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