De l'animisme au polythéisme

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De l'animisme au polythéisme

Message par chapati le Jeu 9 Mar - 18:55

Il est convenu de dire qu'à l'animisme a succédé le polythéisme puis le monothéisme. Si le passage du polythéisme au monothéisme semble historiquement marquer une volonté d'exclusivité portée par une ethnie, un peuple, quid du passage de l'animisme au polythéisme : comment l'esprit de la foudre est-il devenu dieu de la foudre, comment est-on passé des esprits aux dieux ?
Est-ce la même émotion de croire aux esprits et de croire aux dieux ? Est-ce la même façon de croire ? L'animisme est ou était-il une religion ? Le passage de l'animisme au polythéisme est-il un passage vers une transcendance ? Le rapport au sacré a-t-il été dévoyé dans le religieux ?
C'est ce genre de question que je soumets ici.
Parce qu'elles "collent" à l'histoire, elles intègrent la relation problématique que les religions ont toujours entretenu avec le pouvoir, polythéiste comme monothéiste. La société indienne est précisément organisée autour d'un partage de pouvoir (entre matérialité et spiritualité) avec ses deux castes supérieures ; en Occident hier comme en terres d'Islam encore aujourd'hui, le pouvoir politique est ou a toujours été organisé et exercé autour de ce même partage de pouvoir.



Avec l'animisme donc, il est question d'esprits... de ceci ou cela, d'un animal d'un élément naturel. Et ces esprits représentent autant de forces, dites "naturelles", et comme telles interagissant avec le vivant. Mais il est aussi question de système de représentations symboliques entre l'homme et la nature. L'animisme est fait de récits qui fonctionnent sur la base d'un parallélisme entre les rapports des êtres à la nature et des hommes à la pensée : la pensée aurait en quelque sorte été envisagée comme structurée de la même façon que la nature. La façon dont s'organisent les problèmes de la nature semble en fait utilisée comme symbole à déchiffrer, parce que représentatifs des forces problématiques qui s'exercent à l'intérieur des hommes. Comme si les animaux avaient été (à l'origine ?) utilisés comme outils de pensée symbolique (les premiers concepts) dans ce monde sans écriture, sans doute pour "faire comprendre" les choses, marquer les esprits, imprimer une mémoire.



Du temps des chasseurs-cueilleurs, le chef était supposé porteur de capacité de décision ; savoir et sagesse étaient des vertus traditionnellement attribuées aux "anciens" (encore aujourd'hui objets de respect dans de nombreuses cultures). A côté on trouvait les sorciers. Le sorcier s'occupait des corps mais aussi des esprits, connaissait l'art de soigner ce qui était décrit comme les agressions d'esprits s'emparant de corps. Tout soin était entouré de rituels plus ou moins mystérieux qui faisait assurément du sorcier - porteur en outre du pouvoir mystérieux de rentrer en contact avec les esprits - un personnage à part. On imagine que si certains sorciers étaient de braves types, d'autres devaient profiter de la crainte qu'ils pouvaient inspirer (comme ils le font encore aujourd'hui). De leur côté les chefs, pacifiques ou guerriers, pouvaient sans doute avoir plus ou moins d'influence sur leur peuple (il n'y a pas de raison d'imaginer que le statut de chef n'ait pas de tous temps fait l'objet de jalousie, de contestations, de rejet etc).

Or le fait est qu'à certaines périodes, des chefs guerriers ont conquis des territoires gigantesques (les incas par exemple). J'émets l'idée que la religion aurait pu être inventée à l'occasion de ce type de conquête (j'ignore complètement si des témoignages sérieux pourraient corroborer ou au contraire infirmer une telle idée). Parce que pour gérer de tels territoires, il fallait certes faire des alliances politiques, ce qui correspond aux habitudes qui faisaient passer de la famille au clan, à la tribu etc ; mais au vu de la confiance aléatoire que pouvaient susciter les chefs, était-il suffisant ? Restaient alors les sorciers, à la fois craints et respectés et donc capables non seulement d'intervenir dans les représentations populaires, mais aussi de peser vis-à-vis de l'influence traditionnelle dévolue aux "anciens".
L'idée est que des conquêtes auraient pu s'appuyer sur la mise en place d'une double structure de pouvoir, politique mais surtout religieuse, et donc garante d'un pouvoir spirituel auquel les peuples conquis auraient pu souscrire sans heurts afin de les dissuader de toute velléité de révolte.


Chez les bororos (Brésil) par exemple, tout était fait pour que les tribus vaincues aient un statut équitable par rapport à celui des vainqueurs (par volonté d'assimilation j'imagine). On allait par exemple jusqu'à confier les rites mortuaires des membres d'une tribu à l'autre tribu (et ce dans les deux sens), ce qui n'est pas une petite affaire. Par contre, les sorciers n'avaient - de manière très significative je trouve - pas le même rôle : au sorcier de la tribu vaincue était assigné la partie "occulte" (communication avec les esprits) alors que le sorcier des vainqueurs était déjà comme une sorte de prêtre, s'occupant plus d'affirmer la tradition spirituelle (savoir) qu'autre chose. Étrange répartition asymétrique qui laisse à penser qu'on avait déjà à l'époque une idée affirmée des rapports entre savoir et pouvoir...

Le problème pour un chef belliqueux et mégalomane était donc de gérer des territoires gigantesques tout en préservant son contingent de soldats aguerris pour poursuivre ses conquêtes. L'idée aurait été d'intégrer strictement tous les récits, ceux donc des tribus vaincues (ce qui a cours dans le polythéisme hindou, qui telle une pieuvre n'hésite pas par exemple à faire de Jésus un de ses dieux) et de convaincre ainsi les sujets que le vainqueur n'imposait rien, que personne ne serait soumis à la culture ou au mode de pensée des conquérants.

En attendant, et même si l'on peut imaginer nombre de points communs dans les symboliques des uns et des autres, ça posait la question de la convergence des récits : chaque tribu devait avoir ses récits propres, qui faisaient mémoire, assurant ainsi la cohérence de la communauté. Aussi, autour de quels récits fédérer ? Arriver à un récit global acceptable a pu aussi se faire petit à petit, en partant du principe que "tout ça finalement, c'est un peu la même sagesse".

Sauf que contrairement aux dieux, j'aime à croire que les esprits n'étaient pas plus "identifiés" que ça, qu'ils représentaient certes des forces, qui, conjuguées à d'autres, racontaient des histoires, mais n'étaient pas exactement des entités abstraites : si le puma est fort souple et rapide, le buffle lui aussi est fort. Le problème de l'animisme n'était pas forcément de faire jouer des récits de sens à partir d'identités stables (de types abstractions conceptuelles), mais plutôt d'établir un parallèle entre une nature symbolisée par un monde "extérieur" et un monde intérieur, individuel : l'idée symbolique est que chaque récit est une représentation de la nature qui fait sens au sein d'une problématique humaine (vue donc comme porteuse du même type de problème).
Les récits étaient donc symboliques (ce qu'on retrouve dans le polythéisme), mais chaque esprit invoqué dans l'animisme n'en gardait pas moins sa part de mystère, sans commune mesure avec le savoir répertorié dans une représentation achevée de type religieuse, ou au contraire il semble que chaque dieu occupe une place identitaire bien précise dans des récits : c'est bien en tant qu'entités finies et définies qu'ils s'affrontent ; c'est bien eux les symboles à interpréter, à partir desquels on s'interroge sur le sens du récit.
Ainsi les récits religieux me semblent prétendre à une signification universelle, qu'il s'agit de déchiffrer à partir des identités des dieux, alors que les récits à base d'esprits mettent en jeu des forces relationnelles et non identitaires, au sein d'une nature envisagée elle et elle seule comme sacrée.
Ça me paraît pas du tout la même chose, ne pas référer du tout à la même façon de "croire".



Mais poursuivons...
Chez nos chasseurs-cueilleurs, existent des récits d'ethnologues qui disent que le modèle social aurait été réglé sur les bases d'une idée d'harmonie entre la nature et les hommes, harmonie à partir de laquelle on aurait envisagé une sorte de contrat, basé sur un équilibre à respecter entre la nature et l'homme, chaque partie devant se conformer à la place qu'elle occupe. Cet équilibre aurait tenu lieu de loi traditionnelle. Par exemple il était question de don et de contre-don. Le contre-don n'étant pas tout à fait une dette dans la mesure où il participait de l'équilibre : il n'était pas - et se refusait peut-être à être - réduit à un simple échange marchand. Il ne pouvait en effet être immédiat : un laps de temps devait avoir lieu avant qu'il fut effectué, pour marquer semble-t-il que chacun était redevable à l'autre au sein d'un équilibre du monde devant prédominer sur une éventuelle valeur strictement marchande. Ce qui fonctionnait ainsi entre les hommes valait aussi avec la nature. Si un chasseur prélevait un animal à la nature, il devait ne pas se l'approprier sans s'excuser (et prier pour l'âme/esprit de l'animal). De même si la nature prélevait un chasseur, elle "devait" une proie à l'homme. Dette et contre-dette aurait étaient ainsi garants d'un système d'équilibre, à partir d'une notion d'harmonie avec la nature.

Mais quid de l'harmonie dès lors que les dieux remplacèrent les esprits ? Et qui plus est di le système ne tient plus sur des contre-pouvoirs en équilibre (soit le triangle que chefs sorciers et anciens formaient entre eux) ? Dans un système (conquérant) dont ces trois parties sont elles-mêmes en déséquilibre, quel sens ?
Ne serait-ce pas ce déficit de sens qui aurait conduit à "déifier" les esprits, à les placer sur le piédestal de la transcendance, à les pourvoir d'une autorité qui parle d'un savoir "au dessus" des hommes... et pour le coup jalousement gardé par les gardiens des récits, sorciers devenus prêtres, et qui pour l'heure dédaignent tout commerce direct avec les esprits, puisque ceux-ci n'ont plus rien à dire face à la toute-puissance des récits religieux ?
Dès lors plus d'esprits, plus d'anciens, plus d'harmonie, de symbolique... mais du savoir, à interpréter au gré des caprices des gardiens des secrets du temple. Nous voilà bien loin du sacré ! Plus de dette ni de contre-dette, puisque plus d'équilibre. On serait passé d'une grille de compréhension symbolique, en relation directe avec le monde (et en tant que telle virtuellement porteuse de sens), à un récit représentatif d'un savoir destiné à ne plus être qu'interprété en terme de vrai et de faux... un savoir qui de plus se dresse entre l'homme et l'idée de nature. L'apparition de la religion, de la dette infinie de compréhension face à la transcendance divine : le règne du savoir et de la raison ?

(plus tard viendra l'échange marchand scellant la fin du système d'harmonie, de la dette et contre-dette, donnant valeur aux choses en même temps qu'aux hommes, en tant que force de production de choses)



A travers cette idée de naissance du polythéisme, mon propos n'est pas de vanter l'animisme ni d'envisager un quelconque paradis perdu. Disons que la vision animiste de l'harmonie du monde ne me déplaît pas en tant qu'idée. Elle a l'indubitable avantage d'éviter le diktat des lois de chefs et autres sorciers, les trois têtes du pouvoir étant en gros garantes d'un équilibre. En effet ni le chef ni le sorcier ne pouvaient en effet se prévaloir d'une place de surplomb de type "sacrée" puisque dans ce système structuré autour de l'harmonie, la place du sacré était entièrement occupée par la nature, ou la Nature.

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