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Message par chapati le Ven 18 Jan - 7:54

Pour voir la tête du bonhomme et se faire une idée, quelques heures (passionnantes) d'interviews filmées : "l'Abécédaire", qu'on trouve partout sur le web.

Pour un tour d'horizon (facile à lire), "Dialogues" avec Claire Parnet, vraiment très bien ; voire "Pourparlers" (recueil d'interviews)

Beaux livres de philo écrits avec Félix Guattari : "Qu'est-ce que la philosophie", "Mille Plateaux", avec des chapitres abordables, d’autres plus difficiles. Forcément Différence et Répétition j’imagine, puisque c’est le fondement de sa critique, mais je l’ai pas lu.

Et encore "Critique et Clinique" avec nombre de textes passionnants, et deux recueils de textes hétéroclites dont certains admirables, édités de façon chronologique : "L'Ile déserte et autres textes" et "Deux régimes de fous".

Quelques ouvrages sur sa philo : "Deleuze, une philosophie de l'événement" de François Zourabichvili, le meilleur à mon sens, va au fond de ce qui me semble important chez Deleuze, tout en restant relativement accessible ; ou encore "Deleuze" de Pierre Montebello, bien fait mais moins accessible, moins synthétique et donc moins pédagogique aussi, plus éparpillé. Notons encore "La Guêpe et l'Orchidée" d'Arnaud Villani, très intéressant mais pas vraiment plus simple que du Deleuze purement philosophe.


Liens
- Deleuze : Mille Plateaux ==>  EDIT : Mille Plateaux
- Zourabichvili : Deleuze, une philosophie de l'événement
- Villani : La guêpe et l'orchidée

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 7:55

Il n'est peut-être pas mauvais de préciser aussi les livres qui semblent à éviter. Les livres de ceux qui, selon la formulation de Arnaud Villani, "n'ont pas mis un pied dans l'usine deleuzienne". Et pour certains, qui ont peut-être délibérément cherché à se faire Deleuze. Comment ? En le lisant comme s'il avait voulu faire système, comme si l'on pouvait comprendre que, si système il y a, il ne peut être que clos... alors ne reste plus pour certains qu’à lui chercher des poux.
Or peut importe que Deleuze soit un génie ou la femme de ménage de la philosophie institutionnelle, le fait est que, si système il y a, il est ouvert. Par ailleurs si l'on veut se convaincre qu'il n'a pas (pas plus que ça en tous cas : j'imagine que faire système est une tentation commune à tout philosophe) cherché à faire système, il suffit de jeter un oeil sur la chronologie de ses livres : à partir de l'Anti-Oedipe, Deleuze s'éloigne des formes habituelles de la philosophie. Son intuition critique semble pour lui affirmée avec Différence et Répétition (et Logique du Sens), et la suite de son travail consiste plutôt à développer et affiner les conséquences d'un tel éloignement entre sa façon de penser et celle de la philo traditionnelle. On y cause géologie, cinéma ou linguistique, on ne rabâche pas une théorie pour qu'elle lave plus blanc que blanc.
Des gens ont donc semble-t-il cherché à prendre le-dit système et le décortiquer, en lieu et place de chercher d'abord à le comprendre, à comprendre comment ça marche. Ils ont lu Deleuze avec le stylo rouge du correcteur-professeur-juge, toujours prêt à chercher la petite bête,  ne tenant pas le moindre compte du fait qu'une pensée évolue au cours d'une vie... évidemment puisqu'il n'est question d'abord que de dégager un sytème depuis une totalité de textes, et ce pour le contredire. Pourtant Deleuze le dit et le redit, il a sans cesse abandonné tel et tel concept, remplacé certains par d'autres plus pointus, précis, plus en cohérence avec ce qu'il a à dire etc. Deleuze n'est pas le Jonnhy Hallyday de la philo (d'ailleurs il semble que même Johnny Hallyday ne se prenait pas pour Johnny Hallyday, ce qui le rend plus sympathique que d'autres).

Chez Alain Badiou comme chez Veronique Bergen, les Deleuze sont faux. Visiblement ce qu'ils ne comprennent pas, c'est que le plan d'immanence soit autre chose que le plan de représentation dans lequel ils s'ébattent joyeusement. C'est que, si le-dit plan d'immanence doit être construit, ce n'est pas pour autant un objet tel qu'ils en font profession, pour cause que la philosophie traditionnelle les a enserré dans ce que Deleuze appelle une image de la pensée : Deleuze c'est pas un système mais bien une façon de penser qui ne se reconnaît pas (à propos de recognition) dans la façon traditionnelle : dans la pensée à travers la représentation. Deleuze pense comme ça (en tous cas moi je pense comme ça), vit la pensée comme il tente de la décrire. Et en gros, on était cent mille à penser comme ça...

Ce qu'il est encore intéressant de noter, c'est que la pensée deleuzienne est bien dans l'air du temps de l'époque. Un constat qu'on peut d'ailleurs lire de façon positive ou négative. On peut bien sûr dire qu'on a dépassé ça, que ce n'était qu'une réaction due à la conjoncture (lecture communiste entre autres, dont certains en profitent pour lui vomir dessus)... mais aussi s'interroger sur le pourquoi d'un tel air du temps : pourquoi Deleuze, mais aussi Foucauld et Llyotard par exemple (et tant d'autres) : comment des approches aussi différentes au niveau de l'histoire personnelle ont pu converger de la sorte, comment se fait-il que les uns comme les autres avaient finalement le même type regard critique sur le monde... et le monde de la pensée donc, philosophique ou pas.
Il semble que ces livres (oui que je n'ai pas lu, mais les interviews et autre compte-rendus suffisent à s'en faire une idée) n'hésitent pas à déformer la pensée de Deleuze pour la critiquer. Badiou se permet de suggérer que Deleuze aurait voulu dire ce qu'il n'aurait pas été capable de dire, ce qui est fort de café de la part d'un type qui nous resuce une sorte de pensée communiste en guise de participation philosophique à la postérité ; Bergen quant à elle, est me semble-t-il plus modérée... en attendant, elle cherche à convaincre que Deleuze ferait de la dialectique, dans la lignée donc de son ennemi préféré : Hegel. Bizarre...
Bref, il y a autre chose à lire si l'on veut se faire sa propre idée de la philo de Deleuze.
(je passe encore sur les tentatives diverses de récupération, principalement celles issus de psychanalystes, dont certains sont sans doute de bonne foi, j´en sais rien).

Pour Badiou, les réponses de (deleuziens) plus philosophes que moi ici (j'ai pas encore lu celle d'Alliez).
Pour Bergen, je ferai peut-être un texte...

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 7:56

Veronique Bergen, commentaire sur Deleuze :
Le problème posé par l’intuition ontologique nous semble résider dans l’indétermination de sa consistance propre : en effet, celle-ci s’avère indirecte et en creux puisqu’elle vient essentiellement de sa position, à savoir s’offrir comme le double aléatoire, jamais gagné d’avance, le pendant possible d’une crise du lien intentionnel. Bref, recourant à l’opérateur dialectique qu’est la négation d’opposition, l’intuition ontologique semble se définir par ce qu’elle n’est pas, à savoir l’élément ontique en sa paisible corrélation sujet-objet.

Bergen ne semble pas comprendre en quoi le fait d'être pris dans un problème est susceptible de modifier le point de vue qu'on peut avoir sur la problématique qu'il développe. Que répondre... sinon peut-être qu'elle a bien de la chance, si elle-même ne sait pas ce que c'est que d'avoir des problèmes ! Sérieusement, tout ça donne l'impression d'une pensée purement abstraite considérant qu'aucune preuve n'ayant démontré l'inanité de la dialectique, ce qui est mis à la place n'a pas plus de raison que ça d'être entendu autrement que comme négatif de celle-ci, et donc de se positionner en fonction d'elle, par rapport à elle. Elle semble pas loin de dire qu'on ne ferait l'expérience d'un problème que quand le jeu de la dialectique n'en serait pas venu à bout. En outre elle suggère indirectement que les intensités deleuziennes n'auraient pas de consistance ! Expérimenter, faire l'expérience de, serait-ce donc pour elle une sorte de damnation affectant les malheureux qui auraient raté le long fleuve tranquille qui caractérise la vie ?


Elle poursuit :
L’installation de la pensée dans l’être signifie dès lors qu’elle a dépassé le registre ordinaire de la récognition et recontacté le champ transcendantal, le plan virtuel, le niveau moléculaire dont tout provient. Elle est alors bien de l’ordre d’une Voyance, sorte d’épiphanie où, à la faveur du choc d’une rencontre, de la violence d’un problème, elle illimite ses puissances et entre en consonance, en adéquation avec le plan de l’être. La liberté de la pensée ne vient pas de sa mise à distance du monde, de sa rupture avec ce dernier, mais de son enveloppement dans l’être dont elle n’est qu’une découpe, une modulation.

Et là, il semble qu'elle introduise un élément proprement inouï, comme quoi Deleuze aurait prôné une sorte de garantie de résultat avec l'expérimentation !? (avec un joli lapsus : "recontacté le champ transcendantal" au lieu de "contacté"... récognition, quand tu nous tient !). Comme si, face à une représentation impuissante à comprendre quoi que ce soit d'autre qu'elle-même, Deleuze avait envisagé une pensée "illimitée", de l'ordre de la "voyance", directement connectée au champ transcendantal pour cause qu'en prise avec l'être. On est en plein délire là, non ? A quoi ça sert que Deleuze, il se décarcasse ? Bizarre d'autant que la miss semble nager comme un poisson dans l'eau dans le vocabulaire philosophique (tellement mieux que moi), et même dans le vocabulaire deleuzien, qu'elle n'hésite pas à sur-employer (et dans un style doté je trouve, d'une certaine volonté de clarté). Ben non, la pensée n'a rien "contacté" ou "recontacté", elle s'est donné la possibilité de. Elle est sortie du connu, du récit du savoir qui la court-circuitait sans relâche. Voilà le "saut" qu'elle a fait. Que répondre encore d’un peu concret ? Ce n'est qu'en faisant sens au sein d'un plan subjectif qu'un concept peut prendre une valeur au sein d'un champ de vérité. Rien de plus ni de moins. Et encore : le champ transcendantal est impersonnel, a-subjectif, inconscient.
Mais bon, Bergen nous parle finalement de liberté de penser, ma foi grand bien lui fasse, mais on est effectivement assez loin des préoccupations et formulations deleuziennes... enfin, il me semble.


Tout ça conforte mon idée comme quoi Deleuze, c'est pas tant une autre philosophie qu'une autre façon de penser, de voir, de comprendre les choses, sinon on n'en viendrait pas à des interprétations aussi infernales. Comme quoi, un observateur, aussi intelligent et affûté soit-il, n'est pas plus supposé philosopher, avoir les clefs de la philosophie, qu'un "idiot" pris par l'intelligence d'une intuition et qui décide de la penser. Or comme par hasard, ce sont justement les philosophes les plus "traditionnels", ceux qui dont pris dans les habitudes des structures philosophiques les plus conventionnelles qui se perdent le plus dans Deleuze, pour finalement souvent ne jamais arriver à rentrer dans cette (autre) façon de voir, de penser les choses.


Le texte sur lequel j'ai réagi est ici.


EDIT : ce qui est d’autant plus flippant dans son deuxième point, c’est que cette suspicion de flairer un truc louche du genre expérience directe du transcendantal, c’est exactement l’impression que m’a donné l’idée de la « réduction phénoménologique », où paraît-il il serait question d’une conscience débarrassée du sujet pour cause « d’époché », soit un tour de passe-passe (qu’en plus j’ai lu tout-un-chacun dans le petit monde des forums philo se targuer d´avoir expérimenté) supposé nous mettre dans un état de conscience où l’on n’interpréterait plus les choses (grrr... quand j’entends ce monde de juges avoir ce genre de prétention, mon sang ne fait qu’un tour). Bon dans un sens, ça pourrait rendre Bergen sympathique si elle aussi, ce genre de truc la fait flipper, mais franchement ça s’applique pas du tout à Deleuze, qui d’ailleurs critique clairement Husserl pour ce genre de prétention, ce qu’elle n’est pas sans savoir.

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 7:57

Je me relisais...
J’ai été très prudent dans ma formulation. Parce qu’évidemment je ne possède pas les bases philosophiques qui me permettraient peut-être des formules à la Deleuze, de type « avec l’histoire de la philosophie, tout est fait pour vous empêcher de penser ». (je restitue à peu près).
Au dessus par exemple, j’ai employé le mot « structure »... de la philo (exprès, j’ai souligné depuis « structure » dans le texte pour qu’on le retrouve). J’avais mis un autre mot avant, plus neutre. Et puis structure m’est apparu plus précis, à la fois éclairant et conforme. Par exemple l’emploi du mot « liberté » (liberté de penser), n’a sauf erreur en philosophie à peu près aucun sens autre que pris dans une structure philosophique : un récit structuré. Alors quand on cause avec un aficionado il vous reprendra en vous expliquant la « vraie façon » dont il faut employer le terme quand on « philosophe »... laquelle, comme de bien entendu, ne pourrait que recouvrir les vrais problèmes formés à partir de l’idee de liberté : soit en gros la libération par l’homme de ses chaînes (sans bien sûr s'intéresser à celles de la doxa populaire, genre libertés diverses à conquérir ou déjà conquises... autrement que dans un nouveau cadre bien précis, de type philosophie politique). Certes, fort bien et pourquoi pas. Sauf que ce qu’elle évite bien de dire, c’est que sa façon d’utiliser le terme est quasi synonyme de ce que l´on pourrait appeler une « autonomie de la raison ». Bref l’homme libéré de ses chaînes serait pour elle celui dont la raison serait autonome : la voilà et nulle autre, la liberté de penser ! Et si on lui objecte que liberté puisse avoir d’autres sens, poser d’autres problèmes, j’imagine qu’elle répondra que bien sûr Kant a déjà pensé le problème etc... c’est sans fin. Et là encore, elle oubliera le contexte. Par exemple elle ne mentionnera pas son adjonction de la morale si l’on n’a pas le savoir de le mentionner, de le lui objecter. Bref elle fuit sans cesse les questions en se rabattant sur son présumé savoir, auto-persuadée d’une sorte de primauté en droit vis-à-vis de la pensée... et ce jusqu’a ce qu’on n’ait plus d’autre choix que de s´exprimer au sein donc de la seule structure de mots-concepts siens, qu’elle a construit au sein d’une image de la pensée bien précise.
Marrant.

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 7:58

Un mot sur Stephane Lleres maintenant. Je l’ai plusieurs fois cité dans le fil consacré à Deleuze, ravi par ses synthétises claires et fournies sans pour ce que j’y vois ne rien perdre de ce qui fait sens. Sur ma lancée, j’ai depuis acheté son livre sur Deleuze (thèse de doctorat je crois). Clairement j’ai pas tout compris, et je devrais relire des passages. Mais aussi je suis pas convaincu. J’ai un peu l’impression qu’il cherche à faire de la philosophie de Deleuze un système fini. Ouvert certes, mais fini. Et ça me dérange. Je peux me tromper parce qu’en même temps, il fait le portrait d’un Deleuze critique, ce qui me va mieux, d’autant qu’il ajoute que critique vaut philosophie. Ça me dérange de la façon dont me dérange Spinoza... ou en tous cas ce que j´en comprends à travers le laïus (trouvé dans des forums) de ses interprétants, présenté sous forme de package philosophique auquel il n’y aurait rien à ajouter.

Il me semble en particulier (je peux me tromper) qu’il fait comme si Deleuze avait fait sien tout ce qui vient de Spinoza, Nietzsche et Bergson, ce qui n’a rien d’évident pour moi. En tous cas, je préfère nettement la façon dont Zourabichvili a tendance à approprier à Deleuze ce que lui écrit sur ces auteurs, ce qui n’est pas vraiment la même chose quand on sait qu’il assumait de « faire des enfants dans le dos » des philosophes...

A ce stade et vue mon incompétence en matière de philosophie, j’hésite à dire si c’est lui ou moi, Bergen ou moi, qui interprétons mal Deleuze (d’autant que j’ai pas lu tout Deleuze non plus). Ce que j’ai donc à dire, c’est qu’en ce qui me concerne, je ne crois pas aller plus loin que ce que je crois comprendre de lui... et qui correspond à ce que je pense, moi ! Peut-être donc qu’il y a du Chapati dans mon Deleuze, j’en sais rien et je m´en fous complètement. J’ai malgré tout encore à dire que je n’ai pas vu de désaccord entre mon idée sur lui et le petit livre de Zourabichvili à son égard. Est-ce c’est supposé me conforter ? De toutes façons, si j’ai constaté avec une grande béatitude que le pic de lecteurs est passé de sept à neuf, vu que personne ne vient ici discuter, ce type d´interrogation n’avancera guère.

A ce propos, il y a sinon, chers lecteurs, trois forums de philo (plus quelques couillonades largement typées réseaux sociaux), l’un gouverné par un dictateur qui est depuis moribond (le forum, pas le dictateur, longue vie à lui) ; le second qui ressemble actuellement à Verdun en 1918, mais nul doute renaîtra de ses cendres ; et le troisième où l’on discute de la chronologie entre être, existant et essence, entre deux introspections sur la genèse de la morale, avec parfois la désagréable sensation que certains vous causent par défaut, Spinoza et Platon n'étant à leur grand dam pas membres du forum. De toutes façons, rien n’aboutit jamais dans ce forum, dès qu’une idée personnelle s’avère intéressante, tout étant aussitôt rabattu sur le savoir, on s´empresse de passer à autre chose, sans savoir même si l’idée intéressante a été détectée comme telle (rien n’est moins sûr). Donc à de rares segments d’échange près, tout discussion virtuellement intéressante est vite avortée, soigneusement évitée... à moins que tout le monde ne pense en gros la même chose, à quelque micro points de vue près. Bref, on se garde bien de partager quoi que ce soit ressemblant à une pensée en marche, une recherche de compréhension, pour ne faire que comparer ou faire valoir des savoirs.

Bref, vous avez le droit de vous inscrire avant que je sois mort, si mon laïus sur Deleuze vous titille santa

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 7:59

Et puis zut ! Profondément jaloux de la façon dont Villani, Alliez ou Gil José ont envoyé paître Badiou (voir plus haut), moi aussi, j'ai décidé de tenter de lui tailler un short, non mais sans blague (tous ensemble, tous ensembleShocked  !

Je suis tombé sur un ensemble de cours de Badiou où, pour expliquer sa philosophie, il juge opportun de la comparer à celle de Deleuze  Very Happy . J'ai pris un passage de son deuxième cours : premier thème sur Deleuze et sa conception de la philosophie. Ça fait en fait partie d'un cours sur la politique et c'est ici. Avec une grande humilité, notre ami s'attarde essentiellement au maigre passage que lui consacre Deleuze, où en fait il explique que Badiou semble retomber dans la transcendance malgré une (bonne) volonté d'immanence. Or, la transcendance, c'est précisément ce que Badiou reproche à Deleuze  Rolling Eyes  !

Voyons voir...

Dans la conclusion du livre, nous lisons que l’artiste, le scientifique et le philosophe « tirent des plans sur le chaos » (page 120) : « ce que le philosophe rapporte du chaos, ce sont des variations qui restent infinies, mais devenues inséparables sur des surfaces ou dans des volumes absolus qui tracent un plan d’immanence sécant : ce ne sont pas plus des associations d’idées distinctes, mais des ré-enchaînements par zone d’indistinction dans un concept » (page 190).
Relevons dans ce passage les indices positifs et négatifs qui rapprochent et séparent le constructivisme deleuzien du générique [terme de Badiou, ndlr].
Que le philosophe tira du chaos (donc de quelque chose soustrait à tout prédicat) des variations infinies, qui tracent un plan d’immanence des « réenchaînements par zone d’indistinction dans un concept », est assez proche de l’indiscernabilité du générique dépourvu de traits identitaires.
En revanche, est absente la catégorie de vide et, au lieu d’un seul type de multiplicité infinie d’où procède toute vérité dans une unité de plan, tout le livre est arc-bouté sur une opposition bergsonienne entre 2 types de multiplicités infinies :
- la multiplicité numérique ou fonctionnelle de la science
- la multiplicité intensive ou qualitative de la philosophie
Pour Deleuze et Guattari, sans 2 types de multiplicités infinies au minimum, on sort du plan d’immanence et on refabrique de la transcendance. Ils le disent de manière parfaitement claire dans le commentaire qu’ils me consacrent, puisque je suis cité comme exemple numéro 12 dans la série qui appuie leur « fiction de savoir » :
« il nous semble que la théorie des multiplicités ne supporte pas l’hypothèse d’une multiplicité quelconque (même les mathématiques en ont assez de l’ensemblisme). Les multiplicités, il en faut au moins 2, 2 types, dès le départ. Non pas que le dualisme vaille mieux que l’unité, mais la multiplicité, c’est précisément ce qui passe entre les 2 » (page 144).
Evidemment, je pense exactement le contraire, ie qu’avec 2 types de multiplicités, on refabrique la transcendance du vital par rapport à l’inerte, ce qui ouvre en réalité un débat sur l’infini : si l’on veut pas que l’infini soit pris dans la limite, un 2ème type de multiplicité est requis.

Ben mon vieux. Et dire que des étudiants en philo apprennent Deleuze à travers ça  Suspect  !
C'est-à-dire... enfin comprenez bien que c'est balancé tel quel : sans intro sans rien. Et que lit-on ? Enfin moi je lis déjà que Qu'est-ce que la Philosophie serait : "tout arc-bouté sur une opposition bergsonienne entre 2 types de multiplicités infinies". Ah bon. Et d'où tire-t-il ça, le camarade Badiou ? D'un extrait où Deleuze le démantibule, lui, Badiou himself... enfin, plus sérieusement, peut-être dans la perspective d'illustrer la façon dont les temps modernes cherchent à ré-introduire de la transcendance depuis l'immanence ?

Bref, en gros Deleuze explique que Badiou chercherait à réunir sciences et philosophie sur un même plan conceptuel, sauf qu'en fin de démonstration, il dit que Badiou "dresse une ligne sur laquelle les fonctions [scientifiques, ndlr] et le concept [philosophique, ndlr] vont s'échelonner" ; et il ajoute "celui-ci au dessus de celles-là"... bien entendu pour marquer un retour à "la vieille conception de la philosophie supérieure" de Badiou, soit la supériorité de la philo sur la science.

Le problème, c'est que de tout ça, Badiou ne dit mot ! Bref il incite les étudiants à croire qu'il est question d'un débat général de fond entre deux conceptions opposées, celles du rôle des multiplicités en philosophie, avec Deleuze qui, avec deux multiplicités ("il en faut au moins deux"), ferait jouer la supériorité de l'une sur l'autre... alors que c'est exactement le contraire dont il est question ! Faire jouer la supériorité, c’est justement ce que Deleuze reproche à Badiou de faire : c’est bien Badiou qu'il soupçonne de ré-injecter de la transcendance, celle de la philo donc sur les sciences. Alors quoi, c'est çui qui dit qui est ?  pig

Bref que dit Deleuze, en vrai ? Sans rentrer dans les détails (je connais pas Badiou et le topo de Deleuze ne me suffit pas pour comprendre vraiment son idée), Deleuze s'érige contre l'idée d'un concept-événement qui serait réductible à une sorte de somme de fonctions/vérités de type scientifiques (quelque chose de cet ordre). Voilà en tous cas comment il le dit :
Il nous semble que la théorie des multiplicités ne supporte pas l'idée d'une multiplicité quelconque (même les mathématiques en ont assez de l'ensemblisme)
... et c'est là qu'il embraie avec : "les multiplicités, il en faut au moins deux".

Du coup, on comprend mieux la nécessité d'avoir au moins deux multiplicités, celle des sciences et celle de la philo en l'occurence, (ou de l'actuel et du virtuel etc). C'est qu'on passe sans cesse d'une pensée scientifique à une pensée philosophique, comme on passe de l'intérieur à l'extérieur, de l'actuel au virtuel etc : en tous cas, pour moi, c'est ça "ce qu'il se passe entre les deux".
Deleuze finit donc en développant sur les "états de choses" (scientifiques) et les "événements virtuels" (philosophiques), soit deux multiplicités a minima, dotées de complémentarité, tout en ayant chacune leur domaine de compréhension. Bref, pas d'idée de supériorité là-dedans : complémentaire, c'est pas opposé, m'sieur Badiou !

Je recopie enfin la fin du texte de Deleuze pour qui veut se faire une idée  :
En partant d'une base neutralisée, l'ensemble, qui marque une multiplicité quelconque, Badiou dresse une ligne, unique bien qu'elle soit très complexe, sur laquelle les fonctions et le concept vont s'échelonner, celui-ci au dessus de celle-là : la philosophie semble donc flotter dans une transcendance vide, concept inconditionné qui trouve dans les fonctions la totalité de ses conditions génériques (science, poésie, politique et amour). N'est-ce pas, sous l'apparence du multiple, le retour à une vieille conception philosophique supérieure ? Il nous semble que la théorie des multiplicités ne supporte pas l'hypothèse d'une multiplicité quelconque (même les mathématiques en ont assez de l'ensemblisme). Les multiplicités, il en faut au moins deux, dès le départ. Non pas que le dualisme vaille mieux que l'unité ; mais la multiplicité, c'est précisément ce qu'il se passe entre les deux. Dès lors, les deux types ne seront certainement pas l'un au dessus de l'autre, mais l'un à côté de l'autre, l'un contre l'autre, face à face ou dos à dos.Les fonctions et les concepts, les états de choses actuelles et les événements virtuels sont deux types de multiplicités, qui ne se distribuent pas sur une ligne d'erre, mais se rapportent à deux vecteurs qui se croisent, l'un d'après lequel les états de choses actualisent les événements, l'autre d'après lequel les événements absorbent (ou plutôt adsorbent) les états de choses.

Et dire que c'est comme ça que certains étudiants apprennent Deleuze...  affraid  



Rhâââ... ça fait du bien  santa  !

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 8:00

A éviter aussi (j’imagine, je l’ai évidemment pas acheté), le bouquin d’Isabelle Garo, intitulé : « Foucault, Deleuze, Althusser et Marx ». Je dis à éviter parce que dans une conférence qu’elle fait en rapport à son livre, elle dit que Deleuze aurait crédité la « classe ouvrière » d’un désir de fascisme ! Bon. Il a jamais dit ça, clair et net ! Je développe pas, les diffamations des staliniens m’emmerdent.

Ceci dit, Garo pose une question pas inintéressante, en référence à son opium à elle, j’ai nommé Marx : quid de ce qui restera de deleuze en terme de politique ? Pour moi la réponse est : pas grand chose.

Mais ça m'évoque néanmoins une autre question en écho : qu’est-ce qu’il va rester (tout court) de Deleuze ? Parce que si la philosophie est déjà un art marginal, et que Deleuze lui même est marginalisé par l’institution philosophique, pas de raison d’être optimiste. Merci à lui d’avoir tiré Spinoza, Nietzsche et Bergson de leurs relatives oubliettes mais en attendant, l’apprentissage de la philo, il parait que c’est toujours Platon, Descartes et compagnie...

Parce qu’ici j’ai dit que Zourabichvili était le plus accessible pour le comprendre, n’empêche que c’est pas vraiment l´idée que je me fais d’un bouquin « populaire ». Et pourquoi t’est-ce, citoyennes citoyens, qu’on le « démocratiserait » pas pour de vrai, Deleuze ? Bref :

C’est qui qui s’y colle ?


Moi ? Ben faudrait déjà qu’on me démocratise alors...  No


Par exemple, j’aurais rêvé d’un bouquin court de vulgarisation sur la philo écrit par Foucault, mais autre chose qu’un truc qui nous bassine sur le fait que la philo, ça traite des questions comme la liberté, la volonté etc, et ce sans jamais la moindre connexion avec le vrai débat, les vraies questions qui animent les (grands) philosophes entre eux. Rêvé de comprendre simplement le fond de ce que les uns et les autres ont à dire, et la façon dont celles-ci sont reliées au jargon philosophique. Je dis pas que ce soit simple, mais j’affirme que les types font pas beaucoup d’efforts, entre une vulgarisation pour mômes et une façon de se la péter entre spécialistes : non, ça n’a pas à être une langue étrangère, la philo ! Bref, si l’on veut aller plus loin, faut payer 20.000 francs et repasser par la case Platon.

Je crois qu’un livre accessible et clair sur l’histoire de la philo, pour personnes intelligentes mais dépourvues de savoir philosophique, ça n’existe tout simplement pas ! Chez moi, ça s’appelle du foutage de gueule...

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 8:01

Tiens, j'en ai trouvé un autre...

Vu citer un dénommé Loiret dans le forum jardinage et philo. Me demandant quelle haute autorité cela peut-il être, je vais jeter un œil à son blog (c'est un prof de philo). Et que lis-je ?

Qu'après un long résumé comme quoi Deleuze critique le sens commun et la philo qui s'y rattache ; après avoir dit un mot sur la "nouveauté" selon Deleuze, que Lioret réduit à la seule pensée (hors sens commun) sans voir ce qu'elle recouvre, à savoir une réflexion sur l'apparition de "nouveau" aussi hors pensée (et c'est bien en quoi la recognition est impuissante à penser... le nouveau). Notre homme poursuit :


Le nouveau, affirme Deleuze, c’est la différence dans sa radicale distinction avec l’identité puisqu’il s’agit d’une différence qui ne peut jamais être ramenée à l’identité, d’une différence pure. Du même coup, penser, c’est s’aventurer dans des terres où aucune recognition n’est possible, où aucune identification n’est praticable. Le nouveau pur échappe radicalement à la recognition qui définissait le sens commun et du même coup échappe radicalement aux lieux communs. Le nouveau pur ne peut jamais avoir la forme du lieu commun.
L’exercice de la pensée se présente alors comme un exercice littéralement paradoxal, c’est-à-dire un exercice qui va contre la doxa. Le paradoxal, non la doxa et ses lieux communs, serait le lieu de la pensée et un lieu inassignable, rigoureusement non commun. En ce sens, le nouveau comme la différence sont paradoxaux. En effet, le nouveau pur ne pourrait être que nouveau.

On peut néanmoins se demander comment un tel nouveau pur peut exister. En effet, si le nouveau n’existe que dans et par la rupture avec le sens commun et ses lieux communs, il n’acquiert son caractère de nouveauté que par rapport au sens commun, quoi qu’en dise Deleuze. D’ailleurs, le discours de Deleuze, dans sa prétention à la nouveauté, ne véhicule-t-il pas en fait les lieux communs de la pensée qui se veut radicale ?
La critique des "valeurs établies", la critique de l’autorité de l’Etat et de l’autorité de l’Eglise constituent les lieux communs de la pensée critique qui se veut radicale, lieux communs à de nombreux discours en cette fin des années 1960. Et l’on pourrait ajouter : quoi de plus banal en notre temps que la critique des "valeurs établies"! Elle est même revendiquée par les institutions.
Sans le savoir et sans le vouloir, Deleuze a contribué à la naissance d’une orthodoxie de la pensée critique radicale, très répandue aujourd’hui. C’est que Deleuze n’a pas su voir que les lieux communs pouvaient être plus ou moins communs et dans sa revendication d’une rupture avec les lieux communs, d’une part, il réitérait un lieu commun propre aux enseignants de philosophie, d’autre part, il ne pouvait assurer l’adhésion à son discours qu’en réitérant les lieux communs de ceux qui se prétendent radicaux (mais qui ne le sont en rien parce qu’ils ne vont pas à la racine), et surtout il produisait de pseudo lieux communs, ce qui est le propre non du discours philosophique mais du discours chicanier. Enfin, il ne pouvait éviter de tomber dans ce nietzschéisme de la création, création de problèmes, création de concepts, dont on sait à quoi il pouvait aboutir chez ses épigones, à savoir à une variété du Kitsch philosophique.

https://www.francoisloiret.com/single-post/2016/03/16/Les-lieux-communs-de-Deleuze



Résumons la critique de Loiret et les arguments déployés :
1/ Oin oin, Deleuze il fait rien que nager dans les lieux communs ; en plus c'est çui qui dit qu'y est, tralala.
2/ La preuve, critiquer les valeurs établies et l'autorité de l'Etat, c'est rien qu'un truc d'ados boutonneux.
3/ En plusse, Deleuze, il va même pas à la vraie racine des choses, comme Aristote (et moi, à propos).
4/ Et pi c'est rien qu'un chipoteur, en vrai.
5/ Et en plusse de plusse, il a tout copié sur Nietzsche, qu'est tout moche.



Plus sérieusement ? Bon ok.

si le nouveau n’existe que dans et par la rupture avec le sens commun et ses lieux communs, il n’acquiert son caractère de nouveauté que par rapport au sens commun, quoi qu’en dise Deleuze"
Loiret confond cause et conséquence. C'est pas parce qu'il compare sa méthode avec celle de la recognition que Deleuze part de la recognition, la critique, et avance une méthode en fonction de la recognition. C'est même tout le contraire : la "méthode" deleuzienne est justement en rupture avec l'autre ! (ce que Loiret ne peut voir vue son incompréhension de ce que recouvre " la nouveauté" chez Deleuze)
Sinon, j'aime bien le : "quoi qu'en dise Deleuze" : c'est juste ce qu'il développe sur 5000 pages écrites petit !


D'ailleurs, le discours de Deleuze, dans sa prétention à la nouveauté, ne véhicule-t-il pas en fait les lieux communs de la pensée qui se veut radicale ?
La critique des "valeurs établies", la critique de l’autorité de l’Etat et de l’autorité de l’Eglise constituent les lieux communs de la pensée critique qui se veut radicale, lieux communs à de nombreux discours en cette fin des années 1960"
Donc, dans les années 60, c'est la mode de critiquer les instituions : Deleuze critique les institutions DONC Deleuze suit la mode... Et on arrive à être prof de philo, avec de tels raisonnements ? (pas de maths, en tous cas  Rolling Eyes )
Et là, c'est le "d'ailleurs" que j'aime bien... censé le dédouaner du registre de l'argument philo, quand c'est là la seule critique directe qu'il fait de Deleuze (enfin qu'il tente vaguement de faire, plutôt).


il produisait de pseudo lieux communs, ce qui est le propre non du discours philosophique mais du discours chicanier"
Au niveau du discours philosophique, on vient de les voir, vos "arguments", cher-ami, c'est pas même de la chicane, c'est de l'évitement pur et simple voire de l'ignorance (ou peut-être même des racontars).


Enfin, il ne pouvait éviter de tomber dans ce nietzschéisme de la création, création de problèmes, création de concepts, dont on sait à quoi il pouvait aboutir chez ses épigones, à savoir à une variété du Kitsch philosophique.
Même absurdité que celle développée plus haut : les "épigones" (et encore bravo pour la confiture, machin) seraient kitsch... donc Nietzsche est kitsch (et Deleuze aussi, par la même occasion).



Prof de philo ?
(et y'en a une flopée comme ça, qui passent sur Deleuze en ricanant, sans vraiment le lire, écrivent vingt lignes définitives dessus, et reviennent à leurs moutons grecs et consort)

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Message par chapati le Jeu 31 Jan - 5:18

Tombé sur un texte sur Deleuze, d'un dénommé Frédéric Streicher ici.

Bizarrement le texte est pas mal fait (sauf sur Deleuze et les structures où c'est plutôt limite). Juste qu'on a l'impression qu'après avoir fini le job, Streicher revient reprendre ses distances, histoire de marquer son territoire peut-être ? Je commente donc cette fin bizarre, qu'on peut peut-être rapprocher de la prose de madame Bergen (et en y repensant, je me demande si ce ne serait pas la vision des phénoménologues sur Deleuze... voire peut-être celle des adeptes de psychanalyse ?!)

Deleuze pose explicitement sa nouvelle théorie de la connaissance contre le bon sens et le sens commun. N'est-ce pas là un signe de la dangerosité de cette pensée ? Il est en effet remarquable que cette dissolution de l'homme dans la multiplicité des relations accidentelles qui le structurent ne doive pas, selon G. Deleuze, être simplement affirmée théoriquement mais être vécue expérimentalement. Dans cette perspective existentielle, la différence ontologique prend la figure de l'intensité. L'intensité, la force est ce qui comprend la différence en elle-même (différence pure), étant toujours rapport d'intensités, rapport de forces, multiplicité intensive.
Il n'y a rien qui "doive" ou "ne doive pas" chez Deleuze. Juste que vu ce qu'il pense de la représentation et ses théories, il est clair que ce n'est pas à travers cela seul qu'on aura selon lui une chance d'aller très loin dans la pensée du réel, de la vie de tout un chacun, bref des événements. "Être vécu expérimentalement", si jamais l'expression était de Deleuze, ne voudrait pas dire plus que ça.

Ainsi, G. Deleuze veut voir l'existence à la manière d'un système finalement très physique d'écluses où les différences de potentiel, les hausses et les chutes d'intensité sont coordonnées par des gradients, des axes de rotation, des seuils, etc. La mise en oeuvre de ce nouveau mode de vie implique de renoncer à se considérer comme un sujet substantiel, stable et identique à soi-même, qui se représente des objets eux-mêmes substantiels. L'individu se trouve désormais défini, non plus par son essence ou son espèce, mais par sa puissance d'affecter et d'être affecté, par ses réseaux de relations intensives. Il est moins un « être » permanent qu'une certaine manière de se comporter, d'agir et de réagir, un certain système d'intensités. La question est alors de savoir de quels types d'intensités l'on est capable, quels types d'accidents l'on peut subir et jusqu'à quel point.
Pareil, pas plus de "nouveau mode de vie" que de cheveu sur la tête à Matthieu. Deleuze ne prône aucun mode de vie et autre regard sur soi de référence : on n'a pas à "renoncer à" (se considérer comme sujet substantiel par exemple) : il décrit les choses, les événements comme ils nous tombent dessus, mais juste avec d'autres instruments et perspectives que ceux et celles de la philo traditionnelle (représentation etc). La fin est ok.

Si cette affirmation de la vie comme d'une expérimentation, d'une « épreuve » au sens physico-chimique, explique certainement le succès que G. Deleuze a eu auprès des soixante-huitards, il faut bien comprendre que le philosophe n'est absolument pas un penseur « démocratique ». Bien au contraire, il écrit contre la « belle âme » et son naïf « respect des différences ». Avec G. Deleuze, la pensée devient une agression contre les réactionnaires de tous bords, mais également contre ceux qui réclament une égalité des chances, des droits, etc. Si les vieilles hiérarchies s'écroulent, c'est pour faire place à une nouvelle hiérarchie qui n'est plus fonction de l'autorité établie mais de la capacité d'agir et de penser avec intensité. G. Deleuze est un penseur aristocratique ou plutôt, selon l'expression paradoxale d'Antonin Artaud, « un anarchiste couronné ».
Non, toujours pas. Pourquoi les "soixante-huitards" ? Physico-chimiques les soixantes-huitards ? C'est vite dit ! Ensuite on frôle le délire pur et simple avec un Deleuze "contre" ceux qui réclameraient l'égalité des chances ou des droits ! Deleuze est de gauche, mec. Si tes sources viennent de madame Garo, tu ferais mieux de lire autre chose : on demande pas à une communiste pur jus de nous expliquer l'Histoire sans avoir quelques arrières-pensées en tête. Il n'y a d'ailleurs qu'une stalinienne pour diffamer ainsi un type qui politiquement se définit benoitement comme "homme de gauche" en prétendant qu'il aurait dit que la classe ouvrière serait fasciste ! Cette femme délire. Elle ferait d'ailleurs mieux d'accepter l'idée qu'infiniment plus de communistes que de socialistes sont passés au FN, ça lui remettrait au moins un peu les idées en place ! Sinon aristocratique, pourquoi pas ?
(mais là ça devient ambigu : si Streicher représente le point de vue des psychanalystes par exemple, quelle raison autre que malfaisante d'associer cette dingue au portrait qu'il fait de Deleuze ?... d'autant que parler de "nouvelles hiérarchies" à propos de lui n'a juste strictement aucun sens ! Je pose juste la question)

Cette aventure d'une pensée qui se prend à rêver d'être libérée de toute identité personnelle, et donc de toute possibilité de jugement (puisque pour pouvoir juger il faut croire qu'existe une identité susceptible d'être responsable), cette culture de l'excès n'est pas sans risque. En effet, ces variétés d'intensités existentielles ardemment recherchées peuvent désormais communiquer leur violence à toutes les facultés de l'individu (sensibilité, imagination, mémoire) jusqu'à sa raison, et induire en elles la formation des plus grands problèmes auxquels doit se confronter cette pensée qui ose sortir de son exercice quotidien tout entier voué à la reconnaissance de banales certitudes. Pour le dire en termes psychologiques, c'est une véritable Spaltung, une scission du moi, qu'entraîne cette déstabilisation des facultés du sujet. Celui-ci se trouve, à la lettre, écartelé par la différence qu'il voulait penser dans toute sa pureté. Bien sûr, la schizophrénie n'est certainement pas prise par G. Deleuze comme un modèle ou un but à atteindre, mais il s'en sert en quelque sorte comme d'une ligne de fuite hors de l'image banale de la pensée (ce qui aboutira aux thèses de L'Anti-Oedipe). D'où l'on voit que la revalorisation deleuzienne du mouvement sur le repos, de l'instabilité sur la stabilité, de la multiplicité sur l'unité, de l'autre sur le même, bref l'affirmation de la divergence et du décentrement va, déjà dans Différence et Répétition, au-delà de la simple exigence théorique et pousse le thème de la « mort de l'homme » jusqu'à ses dernières conséquences pratiques.
Personne ne dit que je-ne-sais quelles intensités seraient à "rechercher" (ardemment). En tous cas pas à ma connaissance, et sur ce coup, j'ignore d'où il a tiré ça. "Rêver d'être libéré de toute identité personnelle" est aussi une interprétations osée voire une caricature oiseuse. Quant à rapporter ce rêve à la négation de toute possibilité de jugement, on est en plein délire. Deleuze critique le jugement mais ne prône pas l'irresponsabilité que je sache ! Quant à la pensée, elle ne choisit pas "d'oser sortir du quotidien" : elle se prend la vie dans la gueule, c'est somme toute assez différent (même si certains ne pensent jamais, quoi qu'il leur arrive).
En termes psychologiques, dites-vous ? On aurait droit au chewing-gum des psy cette fois ? Une scission du moi, Deleuze, quand il parle de fêlure ? Allons allons, du calme mon garçon, il faut raison garder...

Mais comme G. Deleuze le dira plus tard, « le problème n'est pas celui de dépasser les frontières de la raison, c'est de traverser vainqueur celles de la déraison : alors on peut parler de "bonne santé mentale", même si tout finit mal. » C'est que l'affirmation du primat du multiple et du devenir dans notre vie doit être inséparable d'une attitude éthique appropriée qui consiste à être à la hauteur de l'événement, à le vouloir intensément, quitte à se dissoudre en lui.
Ouais. C'est bien de le dire quand même (que c'est mieux de sortir de la déraison). Un peu tard c'est mieux que pas du tout, dans un sens. Quant à "ce qui doit être", encore une fois vous êtes responsable de vos propos. Deleuze ne donne pas de leçon de morale à ma connaissance : voyez tout ça avec vos amis psy...

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