Beethoven - Appassionata

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Beethoven - Appassionata

Message par chapati le Mer 30 Mai - 11:50

J'ai une théorie sur l'Appassionata. Comme quoi l'âme du morceau tiendrait dans un petit arpège au sein du deuxième mouvement (andante con moto). Un petit arpège qui vient juste après une suite d'accords tristes qui ouvrent l'andante et se déploient en variations. L'arpège est un instant en suspens qui contraste avec le maelstrom de sensations du premier mouvement. Pour moi c'est un souvenir, un souvenir rêvé peut-être, qui porterait en lui quelque chose de pur, d'intact. Et puis il s'estompe...
Difficile d'en dire plus. Déjà c'est difficile de raconter une histoire pour dire la musique. C'est forcément la réduire, alors que sans cesse la musique déborde le conceptuel, abolit toute chronologie.

Mais avant de parler de la musique, il faut dire le son. Et le son du piano, c'est un miracle de couleurs et d'intensités. Le piano fascine et n'a pu que fasciner les compositeurs (là est le secret du génie - mais aussi de la créativité - de Beethoven : dans les champs sonores encore vierges que la piano ouvrait). On ne peut qu'imaginer Beethoven ivre de la beauté du piano. Alors un compositeur, bien sûr, a des choses à exprimer. Mais il ne peut qu'être pris par le son, dans le son. Et je crois qu'aucun musicien ne peut résister à un certain seuil de beauté : la beauté en musique, ça ne se refuse pas (ce qui est d'ailleurs source de nombre de contresens chez les interprètes). Et pas question de croire pouvoir s'en abstraire, d'autant que le son du piano est capable de nous amener jusqu'à hauteur du sentiment. Aussi il faut gérer, gérer les sons, se les accaparer, les intégrer à la composition, les accorder au sens.
Le piano provoque des émotions auxquelles il faut répondre, et toute réponse est à son tour susceptible d'être débordée par un nouvelle salve de beauté sonore. Ainsi son et création se répondent. C'est pourquoi il existe une cohérence proprement musicale à chaque morceau, c'est pas tant qu'un sens doive imposer une façon de jouer, mais qu'une absence de sens, de cohérence, abime, peut même aller jusqu'à détruire un morceau (et là réside la compréhension minimale que l'interprète doit capter, celle d'un cheminement du sensible qui a inspiré l'œuvre). Une création musicale, c'est un agencement entre le compositeur et le son (les qualités sensibles de l'instrument). Le compositeur est à la fois le chef dont l'orchestre serait une palette de sons (comme une palette de couleurs en peinture) et à la fois l'instrumentiste obéissant au chef qu'est la matière sonore. Cette double casquette marque d'ailleurs l'endroit où compositeur et interprète se rejoignent.

Mais piano ou pas, il est bien question de passion ici. On a vu avec Bach les rapports affectifs qui sont en jeu en musique : le rapport au son, ce qu'exprime l'œuvre elle-même, ce qu'y apporte l'interprète (l'interprétation). On a vu les contresens chez Bach. De la même façon, j'ai toujours été interloqué par le mépris réservé au petit arpège de l'Appassionata, choqué de voir tant de types l'ignorer, voire le snober, de voir tant d'interprètes passer par dessus sans un regard, se contentant le plus souvent de prolonger l'émotion triste des accords (je crois ceux-là lisent et jouent les notes sans s'occuper du son, que le son ils le prennent en compte et le façonnent après coup, une fois l'interprétation déjà avancée). Contresens ou pas, peu importe : l'ignorer, c'est mettre en scène un déficit de sens, une absence, c'est faire un trou dans la continuité du morceau, un trou inopportun et importun. C'est que... comment peut-on passer outre une telle beauté quand on l'a sous les doigts, quand le son on le sculpte ? Jouer l'andante c'est une extase, oui c'est le mot... un moment inouï de bonheur, quelque chose d'inoubliable dans la vie d'un musicien. Et s'ils ne l'ont pas vu, je me sens moi en droit d'aborder l'Appassionata en traitant l'arpège comme le cœur du morceau, comme le souvenir rêvé de ce qui persisterait en nous d'un passionnel qui revient sans cesse, souvenir sans lequel la sonate n'aurait pas lieu d'être.


J'ai sélectionné trois interprètes. Pollini, Joao Pirès et Lang Lang.
Pollini, c'est engagé, animé d'un vrai souffle, presque possédé, magnifique et parfaitement cohérent de bout en bout, peut-être la version la plus aboutie. Mais Joao Pirès est tout aussi superbe, dans un registre moins subjectif, plus dramatique, presque impressionnant. En outre c'est elle qui joue le mieux l'arpège. Quant à Lang Lang c'est délicat de le comparer aux deux autres, mais c'est en fait lui qui me fait écrire. Délicat parce qu'on n'est pas trop sûr que la passion, il ait tant que ça à en dire... seulement il a des qualités que les autres n'ont pas. Hormis donc ce problème de cohérence (vraiment perceptible à l'écoute), il délivre ça et là des séquences qui frôlent la perfection, des passages où Beethoven sonne comme on le rêve, comme on le chante, dans la démesure qui le rend si humain.
Mais pas de liant, donc. Et très inégal aussi. Quelque chose manque, et même cruellement, un fil conducteur, que seul sans doute le vécu et le temps sont capables de générer, et qui donnent à l'œuvre toute sa profondeur, son unité. En fait, tout se passe comme s'il traitait la sonate comme une succession d'émotions, mais sans le sentiment qui la porte, l'anime.

Seulement l'andante, il est le seul à mes yeux qui l'entame dans le bon tempo. Les autres jouent trop vite, tous le jouent trop vite. Lui arrête tout après le premier mouvement. Lang Lang arrête, suspend le temps. Et cette césure, il fallait la marquer (c'est que l'émotion a changé). Du coup, les accords graves sont restitués dans toute leur beauté. Chacun d'entre eux semble (enfin) émerger d'un silence palpable, absolu, noir, beethovénien. C'est splendide ! (j'en rajoute un peu par plaisir des mots : il est en fait loin d'être assez sobre à mon goût et appuie bien trop les contrastes : pas la peine d'en rajouter quand la partition atteint un tel degré de perfection). Pourquoi personne d'autre ne ralentit le morceau comme lui ? Ça me dépasse complètement !

Quant à l'arpège, pour moi il faudrait le jouer comme du Bach : comme une source, un  ruisseau. L'arpège, c'est un souvenir a-temporel qui revient en forme de ritournelle évanescente, une émotion familière : il survient, nous touche et s'en retourne. On n'a pas prise sur lui. Et les notes, c'est de l'émotion pure... les notes c'est du Bach. Et pourtant, c'est bien les couleurs de Beethoven qu'on entend (les couleurs, le ruisseau les a capté plus haut, en amont).
Lang Lang voit-il, comprend-il le souvenir ? En tous cas la pureté, il la voit, il en est même raide dingue... sauf qu'il rêve mais n'écoute plus son propre son ! Bref, c'est trop lent et surtout, ça ne ressemble franchement pas à grand chose... mais ça s'arrange plus loin, et le troisième mouvement est, dans son registre très esthétique donc, vraiment intéressant, quelquefois superbe.
Joao Pires elle, est comme "pressée" dans les accords, c'est pas mal mais dommage... mais elle se reprend magnifiquement avec l'arpège. Elle change de registre (ce qu'il faut faire) et le joue avec beaucoup de poésie. L'arpège, elle l'a rêvé, et ça s'entend. Elle en restitue toutes les nuances ; chaque note dure juste le temps qu'il faut, est dotée d'une couleur et d'une intonation subtile et parfaitement rendue. C'est splendide et délicieux (même si j'aurais préféré encore un poil de "neutralité" en plus, même chez elle).
Pollini est correct mais passe un peu à côté quand même, et si le début est proche de l'interprétation de Joao Pires, l'arpège est lui un poil "négligé". C'est le passage le moins réussi de son concert.

J'ai dit au début que le souvenir s'estompait. En fait, pas vraiment. La petite ritournelle est happée au vol par le retour du pathos, via un bref retour aux accords originels. Mais la tristesse ne semble pas admissible ou suffisante à Beethoven, ne semble pas suffire à pouvoir contenir ce qu'il a encore à dire. Aussi l'ensemble de l'andante se retrouve-t-il à son tour débordé dans l'explosion obsessionnelle et quasi hallucinée du final.


La question que ça pose, c'est de savoir ce qu'il adviendrait si un jour on délivrait de l'Appassionata une version absolue en terme de beauté, entrelaçant une certaine compréhension intuitive (et rêvée) de Lang Lang, les fragrances subtiles de Joao Pires, et la passion de Pollini. Traiterait-on l'interprète de démon, s'emparerait-on d'un crucifix pour s'en protéger, ou bien serait-ce le signe qu'on est simplement arrivé au cœur du rêve beethovénien ?




Les trois interprétations en question :


Maria Joao Pires (andante à 9'25 ; arpège à 12'07)





Pollini, existe une vidéo en concert, mais le son est médiocre (andante à 9'20 ; arpège à 12'10)





Lang Lang... avec une vidéo très spectaculaire (andante à 11'38 ; arpège à 15'04)


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