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Message par chapati le Jeu 17 Jan - 10:23

Acte I

Une photo étrange aurait été prise il y a peu depuis un avion survolant le désert de Jordanie. A même le sol on distingue une sorte d'empreinte qui évoque vaguement un homme avec une croix en travers... mais le tout à une échelle démesurée. Intrigué, l'équipage de l'avion décide de retourner sur les lieux pour tirer les choses au clair. Arrivé sur place leur idée est confirmée : l'empreinte est bel et bien celle d'un homme, mais qui aurait été littéralement aplati par un force inouïe, comme si son propre volume corporel, telle une boule de pâte à pizza, avait été finement étalé par un gigantesque rouleau de cuisine. Les planches mêmes de la croix, pourtant faites d'un bois solide, feraient elles-mêmes plusieurs mètres de large !

Troublé, le groupe d'aviateurs décide d'enquêter, et assez vite se trouve en présence de témoignages concordants : des types auraient vu un homme portant une croix s'éloignant vers le désert d'un pas pesant. Certains ajoutent même l'avoir entendu maugréer une litanie de jurons ininterrompus. Troublant certes. Bref, peu importe. L'homme aurait donc croisé sur sa route la chose monstrueuse, et le choc aurait été d'une violence effroyable (les clichés montrent d'ailleurs le sable tassé tout du long sur une grande largeur, ce qui suggère une masse impressionnante en mouvement).

Titillés par la curiosité, nos intrépides aviateurs décident d'aller au bout des choses et s'envolent à nouveau. Leur avion suit maintenant la trace rectiligne imprimée sur le sable par la masse en mouvement. Et au bout d'un moment, enfin, un gigantesque nuage de poussière et de sable se déploie devant leurs yeux. La chose est forcément dessous. Ils réfléchissent de concert puis décident de dépasser le nuage et de se poser plus loin, mais à distance respectable et sur le côté par rapport à sa trajectoire.
Une fois atterri, l'équipe s'arme de jumelles ou d'appareils-photos. L'attente commence...

Le centre de l'horizon devient soudain flouté. Lentement le nuage apparaît et prend forme, puis il enfle, grossit. Et soudain c'est là. Démesuré, vertigineux, incommensurable. Une nuée incandescente de Grandes Prêtresses au galop, hurlant à pleins poumons des slogans néo-féministes  What a Face  ! Les hommes sont saisis d'effroi. Le spectacle est terrifiant. Le doute n'est plus possible, il ne peut s'agir que de la Grande Divinité "Nous-Les-Femmes" elle-même, incarnée en horde sauvage afin de propager telle la foudre la très sainte parole !


Tel est du moins le récit qu'on peut s'en faire, tout document susceptible d'étayer la chose ayant hélas été détruit. D'après nos sources, l'hypothèse la plus probable est que, prenant conscience que nulle femme n'appartenait au groupe, la horde ait modifié légèrement sa trajectoire. Bref, tout le monde fut aplati. On imagine que la légende ne s’attardera pas trop sur ce détail malgré tout peu glorieux, et que le récit s'organisera plutôt autour de la façon dont le relai fut brillamment passé entre Christianisme et Culte de la Néo-Féminité, ce que Le Livre retiendra plus tard comme le "Premier Grand Aplatissement".

J'ai trouvé néanmoins intéressant de faire part de la genèse du Livre, tel qu'il s'élabore sous nos yeux aujourd'hui, lequel récit m'a été relaté par une autre équipe d'aviateurs, partis eux brutalement aux Seychelles (on ignore pourquoi) après être passés au dessus de ce que Le Livre devrait donc nommer le "Second Aplatissement" (lequel nul doute sera sujet à controverses chez les théologiens des siècles futurs).



Notes diverses :

-On rapporte par ailleurs différentes histoires du même genre et au même moment dans diverses régions du globe. La divinité aurait-elle le don d'ubiquité ? Serait-ce là le premier d'une longue série de miracles ?
-Certaines sources anonymes remarquent que Caroline de Haas se tait depuis les événements. Se murmure même qu'afin d'accueillir la Divinité, elle préparerait une intervention de très haute tenue spirituelle. Deux miracles de plus ?

Tout ça est bien troublant.


(à suivre)

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Message par chapati le Jeu 17 Jan - 10:24

Acte II

Et Saint-Pierre dit à Ahmed : voilà, tu sais maintenant, tu es l'élu.


(à suivre)

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Message par chapati le Ven 18 Jan - 7:28

Acte III

Tout avait pourtant bien commencé, je me rappelle l’oeil humide des copains, à la fois envieux de ce qui m'arrivait et un peu triste de me voir partir. J’avais été digne, on s’était serré dans les bras. Avec eux, c’était à la vie à la mort. Je suis parti. Je sentais les regards posés sur moi. Je me suis pas retourné. Je voulais montrer ma détermination. Et puis je pensais déjà aux filles qui m’attendaient là-bas, j’allais bientôt les retrouver. J’avançais du pas de l’homme viril, sûr de sa destination. Tout allait bien.
J’ai aucun souvenir du moment où ça a basculé. Où, quand, je sais pas. Une sorte de vide dans ma tête. Bref ça m’a pris. Le chef avait bien dit que... mais quoi déjà ? Oh la la, les choses se compliquaient. J’étais plus trop sûr que. Et déjà l’adresse, l’allure du plan c’était pas racontable. Pour l’orientation, le chef avait fait un genre de soleil d’enfant, censé être au bon endroit à l’heure dite. Trop fort ! Enfin bon je sais pas, ça bifurquait, à droite à gauche, et bien sûr ça finissait tout petit illisible dans un coin de la feuille. Bon j’étais pas pressé pressé non plus, d'autant que la fête était censée durer un moment (dix minutes de retard y’a pas mort d’homme), mais on dira ce qu'on voudra, le travail bien fait c’est le travail bien fait !
Le plus dur ça a été la forêt, évidemment absolument pas indiquée dans le putain de plan, comme si le chef était pas foutu de dessiner un arbre ! J’y suis entré et ressorti trois fois, je crois. Ça a fini par m'énerver, moi qu'étais plutôt tranquille au départ. Bon bref, à un moment il a fallu me rendre à l’évidence : j’avais plus du tout envie d’effectuer cette putain de mission ! Sans parler de l’air con que je devais avoir, à traverser la forêt dans tous les sens.
Perdu.
Et paf, je l’ai vue ! Pas de doute, c’était l’église en question. L’église oui, mais pas le moindre pèlerin en vue. En lieu et place d'une fête à tout casser, du big mariage campagnard avec saucisson frites et tout, un pauvre type tout maigre, l’air aussi largué que moi, qui semblait hésiter entre entrer dans l'église ou partir aux champignons. Le gars a finalement opté pour la première solution. Pas de bol.
Ne sachant pas trop quoi faire je l’ai suivi. Je l’ai vu allumer un cierge avec le bout d'un autre presque fini, l'installer maladroitement en grommelant, et aller se recueillir près de la nef. L’église était vide. Et là m’est passé un truc de ouf dans la tête : j’ai failli aller me mettre à côté de lui et prier ! Merde j’étais vraiment naze. Je me suis ressaisi et me suis accroupi au fond de l’église, en me demandant ce qu’il fallait faire.
J’avais mis mon portable sur silence depuis le début mais vu le retard pris dans la forêt, ça commençait à faire long. Je visualisais l'écran qui s'allumait sans arrêt avec les appels du chef de plus en plus rapprochés, et je commençais à flipper sérieusement. En plus les copains racontaient des histoires comme quoi, pour plus de sûreté, il plaçait discrètement des télécommandes dans les ceintures, deux précautions valant mieux qu’une. J’étais coincé : si je désamorçais la putain de ceinture, ma femme me regarderait comme un clown jusqu’à la fin des temps, sans parler des copains, dont j’étais d'un coup plus si sûr des réactions.

Mais qu’est-ce que j’étais allé foutre dans cette histoire ? Quel con ! Je venais juste de dégotter un taf tranquille aux abattoirs du coin, à débiter du cochon halal pour un salaire honnête. Tout bien cool quoi. Et voilà que je me laisse embarquer par le directeur. Le type dit se prendre d’amitié pour moi. Et de fil en aiguille de m’expliquer la vie de Mohammed du matin au soir. Incroyable. J’avais surtout compris que l’abattoir c’était un fake pour attirer de jeunes beurs dans mon genre. Le dirlo nous expliquait en arrivant qu’ils ne prenaient que des frères parce qu'il était sûr qu’on partirait pas le soir en planquant des tranches de jambon dans nos poches. Il rigolait en nous racontant ça. Visiblement il chopait de temps en temps celui qui sans doute avait l’air le plus débile, et commençait à le travailler au corps. Et euh, j'ignore pourquoi, bref c’était tombé sur moi. Et voilà que deux semaines plus tard, je me retrouvais à faire le con dans une forêt avec une ceinture d’explosif à la taille. Le type avait un certain talent pour convaincre.
Je repensais à tout ça, accroupi dans mon coin, pendant que l’autre taré était toujours agenouillé devant l’autel. De dos il avait une drôle de tête. Il avait même pas enlevé son béret, d’où dépassaient des oreilles disproportionnées. Mickey mouse psalmodiant tout haut... un malade ! Je me suis éclairci la gorge : "c’est vous l’maire ?" que j’ai demandé (comme si moi aussi j’espérais un miracle). Le type répondait pas. "C’est toi José ?" que j’ai fait une deuxième fois. Rien. Perdu dans sa prière la pauvre vieille, grave.
Et puis ça m’a traversé l’esprit : peut-être qu'il m’avait vu et juste il crevait de trouille, au point de plus pouvoir articuler. J’étais repéré. Je lui ai vidé mon chargeur dans la tronche en criant : "tu cherchais Dieu mon pote, tu l’as trouvé". Rhâââ, ça fait du bien (oui je sais, je m’énerve facilement). Bref, après ça allait mieux. J’avais pas explosé le mariage du maire en entier mais quand même, j’étais pas bredouille non plus. Voyons voir... j’avais fait mes preuves, non ? J'aurais peut-être une deuxième chance en racontant tout ça au chef. Ouais ça se tenait. Vaguement rasséréné j’ai commencé à rentrer, en me répétant l’histoire, que ça fasse tout bien convainquant avec le chef. Bon ça allait, ça prenait forme. J’étais cool maintenant.


À un moment j’ai entendu un grand bruit. Je me suis réveillé, j’étais mort. Mais je sentais mon corps, l’effet d’éparpillement s’était résorbé, par la grâce d’Allah. Mais d’Allah point. De vierges non plus d'ailleurs (l’arnaque continuait, on dirait). Et puis je vois un type qui me regarde :
-Salut, qu'il fait d'une voix très grave, moi c’est Pierre.
-Quoi, Pierre ?
-Saint-Pierre, mon ami.
-Mais non, moi c’est Ahmed mec, c'est une erreur : tu vois pas que je suis pas au bon endroit ?
-Du calme mon fils, vous avez une chance d’entrer au paradis, malgré vos origines et grâce à l’Europe, vous allez pas cracher dessus quand même !
-Et elles sont où, les meufs ?
-Euh, pas loin, elles arrivent... mais avant il y a une formalité à accomplir
Je cherche machinalement ma carte de résident : rien !
-Non non m’assure le gars, comme s’il avait lu dans mes pensées, il s’agit d’un questionnaire. Il faut répondre à un questionnaire pour avoir accès au paradis
-Et si on répond pas bien, c’est quoi qu’arrive ?
-Rien, rien du tout. T'inquiètes pas, grand, l’enfer tout ça c’est des histoires...
-Bon accouche Pierrot, on va pas y passer ma vie.
-Euh, vous avez sans doute entendu parler du questionnaire de Proust ?
-Qu’est-ce que tu m'fais ta, tu te fous de ma gueule ?
-Non non, loin s’en faut... de toutes façons c’est à l’anti-questionnaire qu’il vous faut répondre
-Y s'fout d'ma gueule !
-Bon assez ri, vous êtes prêt ?
-Allez vas-y, vend ta salade, je t’écoute
-L’idée c’est de vous comparer à d’autres choses euh, c'est pour voir si vous êtes ok pour le paradis.
-Vas-y j’te dis !
-Bien. Question un : si vous étiez un dictateur, vous seriez qui ?
-Rhoôô j’hésite là... euh, Ben Laden ou euh... Nelson Mandela !
-Une seule réponse, s'il vous plaît !
-Quoi, ils sont bien les deux, non ?
-Décidez-vous quand même, j’ai pas que ça à faire...
-Ben alors euh... ou non, plutôt Karim Benzéma alors.
-Mais c’est pas un dictateur bordel ! Oups, excusez-moi. Bon Ben Laden admettons, mais Mandela ça va pas non plus.
-Ben Ben Laden alors, si tu veux.
-Bien. Question 2 : si vous étiez une maladie...
-Elles sont nazes, tes questions
-Fais pas chier
-Hé, comment qu'tu m’parles, là ! Le respect, tu connais pas ?
-Mon Dieu pardonnez-moi (je vais craquer).
-L’autre hé, y garde les clefs du paradis, y sait même pas causer comme il faut !
-Bon marre, je marque "chaude-pisse".
(s’ensuit une courte bagarre)
-Hum, reprenons : si t’étais une catastrophe naturelle ?
-C’est toi la catastrophe, je saigne pas là ?
-T’as plus de sang, t’es mort... alors, cette catastrophe, ça vient ?
-Ben une bombe tiens... j'ai bon là ?
-(mais quel con). Si t’étais une drogue ?
-Ah ah, un pétard, mon frère.
-Mouais... bon euh, un poison ?
-Lola.
-Quoi Lola ?
-Ben Lola quoi, c’est un poison Lola.
-Ok ok... si t’étais une situation sexuellement humiliante ?
-Ben Lola quoi, t’es bouché ?
-L’arme d’un crime euh : je note "boum". Un mode de suicide : "boum" pareil. Un animal ?
-Un cochon mon frère, hin hin.
-C’est ça, bravo ! Dernière question : un extrémisme politique, religieux ou idéologique ?
-Fastoche, François Hollande.
Saint-Pierre disparut se concerter lui-même (ou faire pipi) derrière un strato-cumulus et revint tout sourire peu après.
-Alors cousin ?
Je sentis comme une trappe se dérober sous mes pieds, je tombais, je tombais.
-Allaaaaaaaaaaah... mais merde quoi : au secours !


Un instant plus tard j’étais à nouveau dans la forêt, toujours aussi perdu. Et plus de carte en poche. Et là, je la vis... elle passait sur le sentier champêtre, tout de rouge vêtue, un pot de confiture à la main. Canon mais genre canon de chez canon. Sans dire un mot, je m'approchais et l’attrapais sauvagement. Je la fis hurler de plaisir quatorze fois.
-T’es d’la bombe mec, qu’elle me dit ! Viens avec moi, je vais à l'hosto voire ma gran' Ma qu'est mourante.
-Gnî ?
-Faut que j'y aille, y'a toute la famille...
-Ok bébé, j'te quitte plus.
Ils sortirent de la forêt. En passant devant l'église, ils virent un attroupement, avec des voitures de police.
-On va voir, fit Maria ?
-Euh, y'a les keufs là, et j'ai pas ma carte de résident.
-Allez... juste cinq minutes !
-Non je te dis. Pense à ta grand-mère quoi, c'est plus important non ?
Elle hocha gravement la tête (et en plus il a des valeurs). Décidément, ce mec lui plaisait.


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Message par chapati le Sam 2 Fév - 10:48

Acte IV

Tout le monde était très ému en poussant les portes de l’hôpital. Le médecin avait prévenu : c’était une question de jours désormais, d’heures peut-être. Betty Dupeuple avait encore cette apparence juvénile si rassurante malgré son âge avancé et la maigreur qui émaciait ses traits. Elle arbora son sourire le plus désarmant : "ah mes enfants... quel bonheur de vous voir rassemblés, grâce à vous je vais pouvoir partir en paix". Mais c'est à peine si Will lui laissa le temps de finir sa phrase : "hors-sujet mémé, et là je dis attention : "partir" a une connotation religieuse impropre, il faut dire "casser sa pipe", tu n’apprends rien mémé". Matt le prit par la couture du pantalon et l’expédia par la fenêtre. Six étages plus bas, un "schplaff" retentissant annonça à tous qu’il était arrivé à bon port. "Matt mon tout petit, mais qu’as-tu fait ?", s’exclama Betty. Un brouhaha emplit soudain la pièce. C'est alors que John jugea bon d'intervenir pour calmer tout le monde : "John va parler fit-il, il s’apprête à le faire et demande à tous un silence absolu afin que chacun puisse graver les mots de John au plus profond de son être". L’assemblée se tut. Était-ce le souvenir de Will qui remontait ou l’attente du discours de John ? Toujours est-il que peu après, il se leva et partit sans un mot... en fait s’en jeter un au bar en face de l’hôpital.
"Elle est belle, John" ne pu s’empêcher de souffler Rob. "J’vais te montrer mon zizi, j’vais te montrer mon zizi" plaça opportunément Kevin au milieu du concert d'indignations qui reprenaient. "Ça suffit, coupa Betty, mes enfants, ma chair, mon sang, camarades, écoutez-moi ! Ecoutez ma dernière volonté : prions une dernière fois tous ensemble à la mémoire de Will, mais aussi de Joseph, mon défunt et votre père à tous, sans lequel la merveilleuse famille de révolutionnaires de souche que nous formons n'aurait jamais été". Alors, lentement, contre toute attente, une véritable danse rituelle s'instaura autour du lit de mémé. Les choses étaient en train de prendre une dimension imprévisible : "prions pour Will, psalmodiaient les participants, prions camarades mes frères, pour Joseph notre père à tous, prions à la gloire du petit père Dupeuple" (Joseph était un nain, ndlr). Maria était maintenant nue et en transes. Ahmed se rapprocha d'elle en envoyant valser d’un coup discret d’épaule Kevin qui, l'œil rivé au postérieur d'icelle, s’entretenait avec le dieu Onan. La tête de Kevin alla se fracasser contre l’angle de la fenêtre au moment même où son jet surpuissant s’éparpillait sur les lunettes faciales de Grandma (et un peu autour). La mort fut instantanée.
"A son âge remarquez, c'est dans l’ordre des choses" risqua Ann après un silence. "Une belle mort, assurément" commenta Rob en spécialiste. On glissa le cadavre de Kevin dans le vide-ordure où il passa tout juste. Après toutes ces émotions, on oublia le rituel et l'on décida finalement de s’occuper un peu de l’auguste ancêtre, qui commençait à remugler sévère. "Euh mémé, tu veux écouter Beyonce avant de trépasser" s’enquit Sam, toujours aussi adorable, en hochant gravement ses nattes. "Un chewing-gum Grandma ?" proposa Rob, particulièrement attentif pour une fois. Enfin les choses semblaient s'apaiser, comme toujours à partir de ces marques toutes simples d'affection qui cimentent une famille. Et c'est à ce moment qu'un hurlement retentit : Matt, ensanglanté, gisait par terre, un couteau planté dans le ventre. Maria, encore et toujours nue et ruisselante, le regardait d’un air outré : "quand je dis non, c’est non !" rugit-elle. "Bien fait" siffla Betty, j’ai jamais pu le piffer celui-là ! Coupez-le en rondelles les filles, il est trop gros pour passer tout entier dans la poubelle, comme l'autre". Les néo-féministes s’exécutèrent, un rictus de haine aux lèvres (profitant qu'Ahmed faisait ses ablutions dans un coin, Maria mis discrètement la queue encore émouvante de Matt dans son sac, pour sa collection privée).
"Elle est belle Sam" souffla Rob au milieu du concert ouaté de scies. Il lui sauta dessus et s'apprêtait à la violer quand dans la bagarre et emportés par leur élan, ils tombèrent tous les deux par la fenêtre. Et c'est ainsi que Betty, qui le matin même encore attendait paisiblement la mort, se retrouva seule avec ses filles Ann et Maria, et puis aussi Ahmed. Un rayon de soleil couchant passa par la fenêtre où un pinson vint délicatement se poser. Il fredonna quelques notes...
"Fin des visites" annonça soudain Jenny en entrant en coup de vent dans la pièce."Oh noooon, firent en choeur les survivantes, et puis on vient à peine d’arriver". "C’est vrai que le temps passe vite en famille" ricana Maria avant que de reprendre, l'œil soudain allumé : "Mais on est quatre maintenant, et si on faisait un bridge ?" Ahmed blêmit : un bridge ? Mais dans quelle famille était-il tombé ?
"Et c'est qui qui va faire le mort ?", s’enquit Ann, avec un rictus provocateur surjoué. Betty, qui n’avait aucun sens de l’humour, prit la remarque très au sérieux et trépassa sur le champ d'une overdose d'indignation. Maria se jeta sur Ann en hurlant qu’elle avait tué mémé. Jenny à ce moment ouvrit sa blouse, elle était presque nue et son corps n’était qu’arabesques... un vrai appel à l’amour. Seule une ceinture épaisse la préservait d’une totale nudité. "Allah Ouakbar" fit-elle sobrement en appuyant sur le bouton.

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